Le pétrole, une catastrophe pour les populations ?

Vaste pays désertique, peuplé majoritairement de nomades, la Mauritanie rejoindra l’année prochaine le cercle des pays africains exportateurs d’or noir lorsque démarrera l’exploitation du premier gisement de pétrole offshore.

Mais pour certains opposants, travailleurs humanitaires et diplomates, la manne de pétrodollars qui inondera alors ce pays peu peuplé pourrait être un véritable désastre pour ses populations.

Tous craignent que cette nouvelle source de revenus ne profite qu’à l’élite dirigeante et qu’elle accentue encore plus l’instabilité politique et les disparités sociales, plutôt que de contribuer à promouvoir la prospérité et le développement économique du pays.

“Le pétrole sera une catastrophe pour la Mauritanie. Il n’y a pas de classe moyenne pour tirer parti de la manne pétrolière et les autorités ne permettront pas qu’il s’en crée une de toute façon”, a indiqué Brahim Ould Ebety, un brillant avocat qui a défendu des responsables de l’opposition accusés de tentative de coup d’état contre le président Maaouiya Ould Taya.

"Ici, les gens sont ou très riches ou très pauvres", a-t-il expliqué à IRIN.

Ebety est l’un des rares professionnels à critiquer ouvertement le gouvernement et le système politique autoritaire mis en place dans ce pays.

“Ce gouvernement n’est ni à l’écoute des préoccupations des populations ni ne travaille pour satisfaire leurs besoins”, a-t-il déclaré à IRIN.

“Il faut que ça change. Il faut en finir avec le manque de volonté à combattre la corruption et enfin résoudre les problèmes de mauvaise gouvernance dans ce pays”, a poursuivi l’avocat depuis son bureau mal éclairé installé en plein cœur de la capitale Nouakchott.

De rapides changements sont nécessaires

Mais le temps presse si l’on veut changer ces comportements avant que le gouvernement ne commence à percevoir les revenus réguliers de la production de pétrole, l’année prochaine.

"L’exploitation du gisement de Chinguetti a commencé l’année dernière et la production devrait démarrer dans la première moitié de 2006", a indiqué Teju Akande, analyste chez Wood Mackenzie, une société spécialisée dans la recherche et le conseil en source d’énergie et basée à Edinburgh, en Ecosse.

Selon les prévisions de Wood Mackenzie, l’exploitation du gisement de Thiof, le deuxième plus important gisement offshore, pourrait commencer une année après celle de Chinguetti.

“La production combinée de ces deux gisements atteindra 165 000 barils jour d’ici 2009”, a précisé Akande.

Au prix actuel de 50 dollars le baril de pétrole brut, l’Etat mauritanien engrangera chaque année une manne de 300 millions de dollars, soit un peu plus de la moitié du montant des revenus de l’exportation du poisson et du minerai de fer.

“Les gisements de pétrole de la Mauritanie sont moins importants comparés aux réserves récupérables des projets d’exploitation en eau profonde d’autres pays ouest-africains", a précisé Akande. "Certes, il n’y a rien de semblable avec le Nigeria ou l’Angola ; mais lorsque la machine tournera à plein régime, on aura des productions comparables à celles de la Côte d’Ivoire et de la Guinée Equatoriale.”

Avec une population d’à peine trois millions d’habitants et un produit intérieur brut (PIB) d’environ 1,1 milliards de dollars, les revenus du pétrole auront inévitablement un impact très important sur l’économie du pays, un peu comme se fut le cas en Guinée Equatoriale.

Selon les statistiques du Fonds monétaire international (FMI), les revenus du pétrole ont permis à l’économie de ce petit pays d’Afrique centrale de connaître un taux de croissance de 40 pour cent entre 1995 et 2005.

Lorsque la production pétrolière a démarré en 1995 en Guinée Equatoriale, le PIB de ce pays représentait le dixième de celui de la Mauritanie. Aujourd’hui, il lui est six fois supérieurs.

L’Etat empoche déjà les premiers pétrodollars

Avant même que la première goutte de pétrole brut ne soit extraite des fonds marins de la côte atlantique de la Mauritanie, l’Etat a déjà commencé à percevoir ses premiers pétrodollars.

En octobre 2004, la compagnie pétrolière britannique Sterling Energy annonçait avoir finalisé un accord avec Nouakchott, selon lequel les autorités toucheraient des dividendes sur les 12 pour cent de parts détenues dans la société chargée d’exploiter le gisement de Chinguetti. La production de ce gisement est estimée à 75 000 barils par jour.

En échange de cet avantage, la compagnie Sterling a versé à la Mauritanie un bonus de 15,5 millions de dollars et accordé un financement de 130 millions de dollars pour aider l’Etat à payer sa contribution aux coûts d’exploitation du gisement de pétrole.

Mais selon certains diplomates et analystes de l’industrie du pétrole, la Mauritanie ne dispose pas de mécanismes de contrôle garantissant une transparence dans la gestion gouvernementale des recettes pétrolières, comme il en existe déjà au Tchad et bientôt à Sao Tome et Principe.

IRIN n’a pu recueillir les commentaires des autorités mauritaniennes sur ce sujet, malgré les nombreuses tentatives de prise de contact avec le ministre des Mines et de l’Industrie.

Des risques de corruption

"Lorsqu’on aborde ce sujet, il est pratiquement impossible de trouver au sein du gouvernement un interlocuteur fiable qui veuille vous renseigner. C’est le grand problème que nous rencontrons ici", s’est plaint un fonctionnaire des Nations Unies basé à Nouakchott.

Des travailleurs humanitaires, qui ont requis l’anonymat, ont cité quelques exemples courants de corruption.

“Des quantités impressionnantes de sacs de nourriture provenant de l’aide alimentaire sont souvent vendues sur le marché de la capitale. Et toutes ces belles maisons des quartiers résidentiels ont été construites avec l’argent de l’aide au développement”, a confié l’un des travailleurs humanitaires.

“Le niveau de corruption en Mauritanie est vraiment inimaginable”, a renchéri un autre travailleur. “Je suis supposé distribuer gratuitement des préservatifs, mais je dois avouer qu’une bonne partie de ces préservatifs est ensuite revendue dans des pharmacies”, a indiqué un troisième.

“Les choses vont mal et je pense que la manne pétrolière ne fera qu’aggraver la situation”, a-t-il ajouté.

“Le système politique est gangrené par la corruption", a indiqué à IRIN Ahmed Ould Daddah, un responsable de l’opposition et ancien directeur général de la banque centrale mauritanienne. “C’est une politique qui sert les intérêts de la minorité au pouvoir, mais pas ceux des Mauritaniens.”

“Si cela ne change pas, si le gouvernement n’instaure pas un dialogue constructif avec l’opposition politique, s’il n’accepte pas la critique ni la discussion et s’il ne met pas en place un système judiciaire qui inspire la confiance, alors le pétrole posera un réel problème et sera une malédiction pour la Mauritanie”, a indiqué Ould Daddah.

Dialogue et ouverture politique

Demi-frère de Moktar Ould Daddah, le premier Président de la Mauritanie, Ould Daddah a récemment été emprisonné par les autorités mauritaniennes qui l’accusaient d’avoir financé une tentative de coup d’état contre Ould Taya, un ancien colonel de l’armée qui dirige le pays d’une main de fer depuis 21 ans.

L’année dernière, le gouvernement a traduit en justice 195 personnes accusées de trois tentatives de renversement du président Ould Taya. Le procès s’est déroulé dans une base militaire située en plein désert, à 50 km à l’est de la capitale Nouakchott.

La plupart des accusés étaient des militaires qui avaient pris part à la sanglante mutinerie de juin 2003 qui a finalement été matée par les forces restées loyales à Ould Taya. Les autres prévenus, au nombre desquels figuraient certains chefs de l’opposition, étaient accusés d’avoir organisé deux autres tentatives de coup d’état contre le président, en août et septembre 2004.

La cour avait requis cinq années de prison ferme à l’encontre de Ould Daddah, mais il a été reconnu comme étant totalement innocent des accusations portées contre lui et libéré début février.

Commentant la situation politique de son pays depuis les bureaux de son parti, le Rassemblement des forces démocratiques (RDF), dans le centre-ville de Nouakchott, Ould Daddah a tenu à préciser que le dialogue lui semblait essentiel pour la paix et la sécurité en Mauritanie.

Tous les partis d’opposition, des libéraux aux intégristes musulmans, demandent à Ould Taya d’instaurer un dialogue national et une nouvelle politique d’ouverture, mais restent sceptiques quant aux chances de voir leur demande aboutir.

“J’ai rencontré deux fois le président Ould Taya, mais je n’ai eu que le temps de lui serrer la main. Au cours de ses 21 années de pouvoir, il ne m’a jamais accordé un entretien”, a ajouté Ould Daddah.

Ould Taya apparaît rarement en public et, à en croire certains avocats et journalistes, des reporters étrangers triés sur le volet ont gracieusement été payés pour visiter la Mauritanie et écrire des articles très élogieux sur le Président et son pays.

Selon un journaliste mauritanien, ce sont ces types d’interviews que le Président aime accorder à la presse.

“Ould Taya a du mal à communiquer – il n’a pas l’habitude de parler aux journalistes. Lorsqu’il prend une décision, il charge son porte-parole de l’annoncer”, fait remarquer le journaliste.

Une opposition bien pessimiste

Personne ne se fait d’illusion. Ould Taya prend seul toutes les décisions importantes du gouvernement.

“Le gouvernement n’est pas une équipe qui travaille ensemble pour obtenir des résultats", fait remarquer Ebety. "Il exécute simplement les ordres du Président”, a-t-il précisé.

“Le grand problème est que le chef de l’Etat est totalement coupé des réalités. Il n’a autour de lui que ses courtisans et ses alliés”, a ajouté Ebety.

Ould Taya a pris le pouvoir en 1984 à la faveur d’un coup d’état. Selon certaines allégations, des fraudes et des actes d’intimidation contre les électeurs auraient entaché les élections de 1992, 1997 et 2003.

“Dans l’état actuel de la situation, il n’y a aucune possibilité de changement de gouvernement compte tenu du système électoral mis en place en Mauritanie”, a déclaré Ould Daddah.

Bien qu’il avoue condamner sans réserve la violence, Ould Daddah reconnaît que sans dialogue et sans volonté réelle de démocratiser le système politique mauritanien, les tensions ne peuvent que s’accroître.

“L’opposition ne recherche pas la violence. Mais c’est un peu comme en physique ; lorsque vous comprimez un corps dans un environnement hermétique fermé, la pression monte jusqu’à ce que l’explosion”, a-t-il ironisé.