Grâce au 'tout gratuit', MSF marque des points dans la guerre contre le sida

Au premier étage de l’hôpital général de Lagos, la bouillonnante capitale économique du Nigeria, Abiola accueille les patients. Diagnostiquée séropositive par les équipes de Médecins sans frontières (MSF), elle travaille depuis l’année dernière pour ce programme de soins qui lui a sauvé la vie.

“Ca a été ma chance”, a dit Abiola à PlusNews. A 32 ans, séparée de son mari depuis quatre ans, privée de tout soutien familial et sans emploi, elle se pensait condamnée.

Souffrant de maladies opportunistes et soignée dans une clinique privée, elle est arrivée dans un état critique à l’hôpital de Lagos Island, un des quartiers résidentiels de Lagos, le plus privilégié de cette ville surpeuplée. C’est là que, pour la première fois, son statut sérologique a été découvert et qu’un traitement antirétroviral lui a été proposé.

Depuis, Abiola va mieux et s’occupe, moyennant un petit salaire, d’accueillir les patients et les nouveaux arrivés : une trentaine de personnes vient, chaque jour, se faire dépister au VIH moyennant 150 nairas, environ un dollar.

C’est en août dernier que la branche néerlandaise de MSF a lancé, au cœur de l’hôpital, un programme complet de soins et d’assistance dont l’objectif est d’offrir gratuitement une prise en charge complète des personnes vivant avec le VIH/SIDA, allant du dépistage aux conseils, aux soins, au soutien nutritionnel et à la distribution de médicaments antirétroviraux (ARV).

Actuellement environ 500 personnes séropositives et nécessitant des soins font partie de ce programme original, appliqué en partenariat avec le département national de santé publique de Lagos. Elles sont 330 à avoir besoin d’un traitement antirétroviral (ART).

L’attrait des tests gratuits, des médicaments offerts

La plupart des nouveaux arrivants sont séropositifs et la majorité a besoin d’une trithérapie. Ils le savent avant de faire le test mais le nient par peur, confie un conseiller.

«Les gens sont encouragés à faire le test parce qu’ils savent qu’ici on peut les soigner», a expliqué Sunday. «Sinon, à quoi bon apprendre qu’on a le virus si on ne peut recevoir aucun traitement ?».

Quinze minutes d’attente sont nécessaires pour connaître son statut, l’organisation humanitaire MSF utilisant la méthode des tests rapides. Sur les bancs, des femmes attendent d’être reçues, des enfants courent dans le couloir. Des brochures en yoruba, une langue du sud-ouest du pays très utilisée au Nigeria, sont à disposition sur les tables basses.

Un large sourire aux lèvres, un homme brandit sa feuille de résultat : séronégatif, un cas plutôt rare.

Tous les candidats au test sont pris en charge par un conseiller qui les informe, avant l’examen, de ce qui peut suivre. Si le test est positif, le patient rencontre un éducateur, lui-même séropositif. «Un exemple encourageant», se souvient Abiola.

Le patient revient le lendemain pour un rendez-vous avec un médecin qui, en fonction des résultats de ses analyses sanguines, décide de prescrire, ou non, une trithérapie.

Selon Tobias Luppe, responsable de la campagne de MSF pour l’accès universel aux médicaments essentiels au Nigeria, les informations et les conseils qui sont donnés aux personnes séropositives doivent leur permettre de faire face à la maladie dans un environnement dominé par les préjugés et la stigmatisation.

Il s’agit de les convaincre d’amener leurs proches faire eux-mêmes le test et de leur expliquer comment éviter les pathologies susceptibles de les affaiblir, comme le paludisme.

Une offre de soins en hausse

Depuis le lancement d’une campagne d’information dans les media en janvier, le centre est presque submergé. Le bouche à oreille fonctionne, et d’autant plus que le critère géographique (le quartier de Lagos Island) qui avait d’abord été retenu pour prendre en charge les patients a rapidement été abandonné.

Du coup, Luppe prévoit d’étendre son programme pilote de traitement à deux fois plus de personnes vivant avec le VIH/SIDA en 2005.

"Cela suppose que nous prendrons en charge plus de personnes vivant avec le VIH/SIDA, mais aussi que les patients seront mis plus rapidement sous traitement antirétroviral lorsqu’ils sont au stade requis de la maladie", a-t-il expliqué à PlusNews.

"Nous pourrons ainsi sauver plus de vies tout en montrant la voie à suivre pour une extension des traitements à l’échelle nationale", a-t-il ajouté.

Selon les estimations des Nations Unies, près de quatre millions de Nigérians vivent aujourd’hui avec le virus. MSF considère qu’environ 500 000 d’entre eux ont un besoin urgent d’antirétroviraux, alors qu’officiellement, 20 000 personnes en reçoivent.

Près de deux millions d’enfants nigérians seraient devenus orphelins après la mort de l’un ou de leurs deux parents des suites d’une maladie liée au VIH/SIDA, selon les Nations Unies.

Pour Luppe, le programme de MSF est l’exemple type de ce dont ont besoin les personnes vivant avec le VIH/SIDA dans les pays du sud, qui s’avèrent bien souvent incapables de payer les consultations médicales et les traitements pour soigner les maladies opportunistes qui se développent sur des organismes affaiblis par le virus.

Au Nigeria, ceux qui ont la chance d’avoir pu s’inscrire au programme de prise en charge national doivent payer 1 000 Nairas (sept dollars) par mois pour obtenir des médicaments.

Ensuite, a expliqué Luppe, «les patients doivent payer pour les analyses qui permettent de surveiller l’évolution de leur état général ainsi que pour le traitement des maladies opportunistes, ce qui revient à un coût moyen de 1 000 Nairas par jour».

70 pour cent de Nigérians en-dessous du seuil de pauvreté

Une majorité de malades est ainsi écartée des mécanismes publics de prise en charge, 66 pour cent des 130 millions de Nigérians vivant en effet dans un état de pauvreté absolue, avec moins d’un dollar par jour, selon les Nations Unies.

"Comment peuvent-ils financer un traitement à vie ?" s’est interrogé Luppe, ajoutant que de nombreux patients de MSF n’ont même pas les moyens de payer leur transport pour se rendre à l’hôpital.

“Si on devait leur faire payer les traitements, ces gens vendraient tous leurs biens, ils dépenseraient moins d’argent pour la scolarité de leurs enfants, pour la nourriture et pour d’autres besoins essentiels”, a-t-il dit, ajoutant que, tôt ou tard, ils interrompront leur traitement faute de pouvoir payer les médicaments. "C’est déjà une réalité au Nigeria."

Pire, cette approche crée, selon lui, une “bombe à retardement qui fait courir au Nigeria le risque d’un désastre dans le domaine de la santé publique”.

Pour l’équipe de MSF au Nigeria, “un séropositif qui se soigne mal, qui prend sa trithérapie de manière aléatoire, en fonction des revenus du moment, risque de développer des résistances au traitement. Dès lors, le cocktail standard n’est plus efficace.”

Pour améliorer les conditions de vie du patient, voire pour le sauver, les médecins doivent prescrire des antirétroviraux de “deuxième ligne” ou de “deuxième génération”, plus coûteux et en général absents des programmes gouvernementaux de prise en charge.

Le risque de développer de telles résistances est d’autant plus important au Nigeria que les populations sont peu informées et s’adonnent à l’automédication, selon Luppe.

Au Nigeria, les tests de dépistage au VIH sont en vente libre dans les supermarchés. “Quelqu’un peut être testé positif, aller lui même à la pharmacie pour acheter des ARV, prendre quelques pilules et en distribuer à son conjoint et à ses enfants à titre préventif”, a expliqué Karen Stewart, une des membres de l’équipe MSF.

En outre, a-t-elle souligné, “de nombreux médecins au Nigeria prescrivent systématiquement des antirétroviraux en cas de séropositivité, alors que ce n’est pas toujours nécessaire”.

Pour éviter la prise anarchique de pilules, en général au nombre de trois par prise, le projet pilote utilise une combinaison de molécules en une seule pilule, un produit générique que MSF importe d’Inde mais que les autorités nigérianes ne proposent pas encore dans leur programme de prise en charge, financé en grande partie par les Etats-Unis.

Grâce à ces financements, le Comité national d’action contre le sida (NACA) espère prendre en charge 250 000 personnes d’ici juin 2006, qui pourraient bénéficier d’un traitement ARV, selon le professeur Babatunde Osotimehin.

Pour MSF, qui tente désormais de “servir de catalyseur pour un changement de prise en charge des malades”, il est nécessaire “que le gouvernement comprenne que prévention et traitement sont les deux faces d’une même médaille” et “que la lutte contre le VIH/SIDA devienne une priorité nationale”.