Le VIH/SIDA pourrait conduire à une situation explosive d’ici 2015 -- étude

Le VIH/SIDA devient l’une des premières causes de mortalité chez l’adulte en Guinée et les secteurs agricoles et miniers seront les plus touchés par l’épidémie d’ici 2015, selon une étude que le Comité national de lutte contre le sida (CNLS) vient de communiquer au grand public.

“L’impact du VIH/SIDA devient de plus en plus visible dans tous les secteurs de la société et dans la vie quotidienne des Guinéens. La propagation de la maladie, touchant plus directement les tranches d’âge de la population les plus productives, commence à fragiliser le tissu social”, estime cette étude réalisée en 2003 sous l’égide du CNLS sur financement du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Les partenaires de la Guinée avaient révélé pour la première fois les résultats de l’étude lors de la conférence internationale sur le sida de Bangkok, en juillet 2004. Ils ont décidé cette fois d’en faire un livre, qui a été rendu public la semaine dernière à Conakry.

Ce rapport estime que l’environnement socioéconomique difficile dans lequel vit la majorité de la population, les habitudes socioculturelles et l’instabilité dans plusieurs pays voisins sont des facteurs particulièrement favorables à une explosion de l’épidémie.

“Les scénarios d’évolution future de l’épidémie indiquent que la Guinée pourrait connaître une situation explosive d’ici 2015 si l’efficacité de la réponse n’est pas améliorée”, poursuit l’étude.

Le rapport identifie trois scenarii d’évolution de l’épidémie jusqu’en 2015 et analyse l’impact socio-économique du VIH/SIDA sur la société guinéenne. Ses concepteurs se fondent sur le taux de prévalence de 2001, évalué à 2,8 pour cent par l’étude sentinelle menée par le CNLS sur des femmes enceintes en consultation prénatale.

Le premier scenario envisage une croissance continue du taux de séroprévalence entre 2001 et 2005, qui passerait ainsi de 2,8 pour cent à 3,5 pour cent. Il se stabiliserait jusqu’en 2010 puis baisserait pour atteindre le taux actuel de 2,8 pour cent.

Le second prévoit une croissance moyenne du taux de séroprévalence qui atteindrait cinq pour cent en 2015, tandis que le troisième scenario suppose une forte hausse du taux d’infection jusqu’à 6,5 pour cent d’ici dix ans.

Selon l’étude, cette dernière hypothèse ne fait qu’extrapoler le rythme de croissance rapide de l'épidémie observé entre 1996 et 2001, quand le taux de prévalence a presque doublé pour atteindre 2,8 pour cent.

“Une telle situation serait possible si l’engagement politique et le financement de la mise en oeuvre de programmes de prévention et de prise en charge sont déficients”, préviennent les rédacteurs.

Or, selon la dernière étude de séroprévalence, dont les conclusions n’ont pas encore été rendues publiques, le taux d’infection au VIH atteindrait déjà 4,3 pour cent en 2004.

Selon l’agence de coopération allemande (GTZ) à Conakry, qui a cofinancé l’étude, “cela confirme ainsi l’hypothèse pessimiste des scénarii d’évolution de l’épidémie”.

"Si la prochaine étude de séroprévalence révèle un taux plus élevé que le précédent, le scenario le plus catastrophique pourrait être atteint plus rapidement que prévu”, a dit à PlusNews Damien Rwegera, le représentant du programme conjoint des Nations Unies pour le sida, Onusida, à Conakry.

Le scenario du pire

Le scenario du pire prévoit une réduction de l’espérance de vie de la population guinéenne de près de six années par rapport à une situation sans sida et une augmentation par quatre du nombre d’orphelins de moins de 15 ans, estimés à 25 000 en 2003.

Selon l’étude, le pourcentage des décès liés au sida chez les personnes âgées de 15 à 49 ans pourrait ainsi passer de 19 pour cent aujourd’hui à 37 pour cent des décès en 2015, ce qui se traduirait par 21 000 décès dans la tranche d’âge la plus économiquement active.

Le VIH sera bientôt l’une des principales causes de mortalité des enfants de moins de cinq ans

En outre, le VIH sera bientôt l’une des principales causes de mortalité des enfants de moins de cinq ans.

“La problématique des orphelins est un phénomène grandissant (…) qui aura un impact sur la communauté en terme de compromis entre accès aux soins de santé et à l’éducation”, affirme l’étude. “Les conséquences sociales inclueraient une augmentation de la délinquance juvénile, de la mendicité et des enfants de la rue.”

Près de 53 millions de dollars seraient nécessaires en 2015 pour assurer l’éducation de base des 102 000 enfants de moins de 15 ans susceptibles de perdre l’un ou leurs deux parents à la suite d’une infection au VIH.

Toujours dans le cas du troisième scenario, l’impact d’une baisse de la force de travail sur le produit intérieur brut (PIB) de la Guinée serait de l’ordre de 0,6 pour cent en 2015, soit une perte potentielle de 56 milliards de francs guinéens (près de 17 millions de dollars).

La perte de productivité pour le secteur de l’agriculture, le premier pourvoyeur d’emploi en Guinée avec 69 pour cent des actifs en 2002, est estimée à plus de deux millions de dollars en 2015, contre 2,6 millions de dollars dans le secteur minier.

Le VIH compromettrait tout effort de réduction de la pauvreté

La Guinée fait partie des pays les plus pauvres du monde et 40 pour cent des 8,4 millions d’habitants vit avec moins de 300 dollars par an. Cette proportion de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté augmenterait de 6,6 pour cent dans le troisième scenario – il y aurait, dans ce cas, 34 000 ‘nouveaux pauvres’ en 2015, dit l’étude.

Les femmes, qui représentent 52,3 pour cent de la population guinéenne, sont les plus touchées par ces mauvaises conditions de vie.

Les femmes sont les plus vulnérables à l’infection au VIH

“Le poids des facteurs socioculturels contribue à les maintenir dans une position de faiblesse et de subordination à l’homme, limitant leur accès à l’éducation, à la formation, à l’emploi, à l’information et par conséquent à tous les choix en matière de reproduction”, affirme l’étude.

Selon une enquête citée par l’étude, près d’une adolescente (âgée de 15 à 19 ans) sur trois a une ou des co-épouses dans un pays où 80 pour cent de la population sont musulmans.

“Etant donné les liens qui existent entre le VIH/SIDA, la croissance économique et la pauvreté, on peut conclure que la propagation de l’épidémie risque d’annihiler tous les efforts pour réaliser les objectifs du millénaire pour le développement (fixés par les Nations Unies), qui ciblent une réduction de moitié de la pauvreté et des populations souffrant de la faim d’ici 2015”, affirme l’étude.

En raison du manque de transparence dans la gestion des finances publiques et des problèmes de gouvernance chroniques que connaît le pays depuis la fin des années 1990, la plupart des partenaires de la Guinée a suspendu leur aide budgétaire, rendant très difficile la mise en place de programmes sociaux pour améliorer le quotidien des populations.

Ainsi les auteurs dressent un tableau plutôt sombre de la situation du secteur de la santé, en particulier en terme de nombre de lits et de médecins disponibles. Ainsi, la prise en charge des patients du sida en 2015 atteindrait 67 pour cent de la capacité actuelle du système public.

L’Etat devra dépenser plus de 18 millions de dollars pour hospitaliser les plus malades et renouveler le personnel soignant, dont le nombre devrait chuter de plus de 200 d’ici 2015.

Or, souligne l’étude, “le coût élevé du traitement du sida et des affections opportunistes est déjà difficilement supportable par le système de santé.”

En Guinée, l’épidémie de VIH/SIDA a connu une croissance importante au cours des cinq dernières années avec un taux de prévalence qui est passé de 1,5 à 4,3 pour cent entre 1996 et 2004.

Des populations mobiles en situation précaire

Le taux d’infection au VIH grimperait à 13 pour cent dans les zones rurales de Guinée forestière, une région enclavée entre la Côte d’Ivoire, le Liberia et la Sierra Leone où le virus se propage sans contrôle en l’absence de dépistage volontaire et anonyme et de prise en charge ainsi que de la faiblesse des campagnes de prévention auprès d’une population jeune et mobile.

La région forestière est la plus touchée par l’épidémie de sida mais aucun centre de dépistage volontaire n’existe à Nzérékoré

Située dans une zone très instable de l’Afrique de l’Ouest, la Guinée partage plus de 3 000 km de frontières avec six pays. Quatre d’entre eux (la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Liberia et la Sierra Leone) vivent ou ont vécu des conflits au cours des dernières années et subissent de graves épidémies de VIH/SIDA.

“Les populations déplacées et les flux de réfugiés sont généralement des groupes plus vulnérables à la transmission du virus en raison de leur situation de précarité”, dit le rapport.

“De plus, la forte présence de militaires et de rebelles dans certaines zones accentue les risques de propagation de l’épidémie en limitant et en rendant plus risquée l’offre des services publics de base et l’intervention des ONG et des organisations communautaires”, analyse-t-il.

Au plus fort des crises au Liberia et en Sierra Leone, entre 1989 et 1998, la Guinée a accueilli jusqu’à 800 000 réfugiés. Fin 98, Conakry abritait le plus grand nombre de réfugiés en Afrique, soit 10 pour cent de sa population totale.

“La situation d’instabilité sous-régionale a provoqué d’intenses mouvements forcés de populations entre la Guinée et ses voisins, mais aussi entre des zones de séroprévalence différente”, souligne le rapport qui appelle à une intensification de la lutte contre le VIH et à des interventions plus efficaces.

“Dans un contexte de rareté des ressources et de besoins croissants, il est facile d’imaginer que, plus le temps passe, plus il sera difficile d’inféchir la tendance”, préviennent les auteurs de l’étude.

La Guinée et le Fonds mondial de lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose ont signé en août 2003 un programme de deux ans pour lutter contre la pandémie, doté d’une enveloppe de 4,8 millions de dollars. Mais seulement 1,4 millions ont été mis à la disposition des autorités, faute d’avoir pu évaluer les actions entreprises jusqu’à présent.

De son côté, le gouvernement guinéen a contribué au financement des activités de lutte contre le sida à hauteur de 57 000 dollars en 2002, trois fois plus qu’il y a quatre ans.

“Une mobilisation accrue de ressources et des actions concrètes, surtout en matière de sensibilisation et de prévention, s’impose pour éviter une explosion de l’épidémie”, conclue l’étude.

“La tendance devrait être perçue par les pouvoirs publics, les intervenants et la population en général comme une sonnette d’alarme qui doit faire réagir l’ensemble de la société guinéenne.”