Expulsions forcées dans les bidonvilles nigérians

Il y a un mois, environ 15 000 Nigérians ont été expulsés de leur domicile par les forces de police à Badia Est, l’un des plus grands bidonvilles de Lagos. Depuis, des milliers de familles dorment dehors.
Ce quartier autrefois animé ressemble aujourd’hui à une zone sinistrée, avec ses logements et ses commerces détruits.  

Iyabo Benson, une femme âgée de 32 ans et mère de cinq enfants, fait partie des habitants qui ont perdu leur domicile, démoli le 18 septembre. 

Pendant trois semaines, Mme Benson, son mari et leurs enfants ont vécu au milieu des décombres : ils ont dormi sur des morceaux de carton, s’abritant sous une bâche en plastique tendue entre deux maisons en ruines. En début de semaine, la police est venue et les a à nouveau chassés. 

« Quand il pleut, nous sommes trempés et nous avons très froid, en particulier la nuit », a dit à IRIN Mme Benson. « Mon plus jeune fils [âgé de moins d’un mois] est malade … parce nous nous dormons dehors ». 

Elle a peur du paludisme, car elle n’a plus de filet pour protéger sa famille des moustiques. 
D’anciens habitants du bidonville expliquent qu’ils ont été informés – par des affiches – des démolitions moins de 12 heures avant l’arrivée des bulldozers qui ont rasé leur communauté ; il leur a donc été difficile de sauver leurs maigres biens.

Certains habitants ont réussi à trouver un logement dans un autre bidonville, d’autres ont été accueillis par des parents ou des amis, mais bon nombre de familles se sont entassées sur un étroit terrain public pris en sandwich entre le site de démolition et la route principale. 

« Le fait que ces personnes soient encore sur place près d’un mois après leur expulsion prouve qu’elles n’ont pas d’autres endroits où aller », a dit Megan Chapman de l’organisation Justice and Empowerment Initiative (JEI), l’une des organisations qui ont condamné les démolitions et les « expulsions forcées » qui ont suivi.

Le gouvernement n’a pas offert de compensations et n’a pas fait de propositions de relogement aux personnes qui ont perdu leur foyer. 

Mme Benson dit qu’elle ne sait pas où sa famille ira si elle subit une nouvelle expulsion. 

Pas la première fois

Les expulsions et les démolitions se sont produites après que la Haut Cour fédérale de Lagos a décidé que le terrain appartenait à la puissance famille Ojora, la famille dirigeante du quartier, qui essayait de récupérer son terrain depuis la fin des années 1990.

Les familles expulsées, dont la majorité est issue de la communauté Ilaje, du sud-ouest du pays, affirment que ces terres leur appartiennent, car le gouvernement les a relogées dans le quartier de Badia Est il y a plus de 40 ans.

« Quand nous nous sommes installés ici, le terrain était marécageux et broussailleux. Nous l’avons nettoyé et amendé avec du sable pour le rendre habitable », a dit Ola Igbayilo, 70 ans.

Le terrain a accueilli un bidonville pendant plusieurs dizaines d’années, sans que personne n’en revendique la propriété. Mais aujourd’hui, les terrains se font plus rares à Lagos, une métropole en constante expansion, et ils sont considérés comme des biens immobiliers de premier ordre. 

« Les bidonvilles sont visés, parce qu’on peut facilement les prendre aux pauvres qui n’ont pas les ressources financières nécessaires pour lutter contre l’acquisition de leurs terres », a expliqué Segun Olutade de Shelter Watch, une organisation basée à Lagos qui s’efforce d’améliorer les établissements humains. 

« Personne n’essayera de faire l’acquisition de terrains situés dans les quartiers riches de la ville, car les nantis engageront les meilleurs avocats pour se défendre ».

Les habitants de Badia Est disent qu’on ne leur a pas donné l’opportunité de participer aux procédures judiciaires qui ont pris fin en mars 2014. 

Illégal

D’après plusieurs instruments internationaux, dont le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, auquel le Nigeria est partie, les autorités doivent garantir « le droit à un logement suffisant sans recourir à la pratique des expulsions forcées ». 

En outre : « Les expulsions ne doivent pas faire des personnes des sans-abri, ni les exposer à d’autres violations de leurs droits humains. Si les personnes concernées ne sont pas en mesure de subvenir à leurs besoins, l’État doit prendre les mesures nécessaires… pour assurer la disponibilité d’un autre logement, la relocalisation ou l’accès à des terres productives ».  

Les dernières expulsions importantes dans le quartier de Badia Est ont eu lieu en 2013, quand le gouvernement a fait détruire les logements de plus de 9 000 personnes, après que la Banque mondiale a octroyé un prêt de 200 millions de dollars pour améliorer les conditions de vie dans le bidonville. Mais l’argent n’a pas servi à construire des logements décents aux pauvres, l’argent et le terrain ont été utilisés pour construire des logements haut de gamme, des centres commerciaux et des bureaux. 

Peu d’habitants ont reçu des indemnités ; et aucun n’a eu les moyens d’acheter un des nouveaux logements construits. 

Le gouvernement a nié avoir demandé aux forces de sécurité d’encadrer les dernières démolitions. 
Après les démolitions, le gouvernement fédéral aurait organisé des négociations entre les habitants de Badia Est et la famille Ojora pour résoudre le différend foncier. 

Mais pour la majorité des personnes concernées, il est trop tard. Leur logement a déjà été détruit. 
Mme Chapman dit que JEI et d’autres organisations locales envisagent de lancer une action en justice pour faire respecter les droits des résidents expulsés. 

Le cauchemar continue

Le quartier de Badia Est n’est plus qu’un tas de ruines, mais les bulldozers sont encore sur place, prêts à intervenir dans les quartiers de Badia Ouest, Matimininu et Ladejobi, trois autres bidonvilles destinés à être démolis. 

Les familles bénéficieront d’un préavis plus long que celles de Badia Est, mais les démolitions devraient mettre plus de 30 000 personnes à la rue.

« Quand vous perdez votre logement dans la démolition d’un bidonville, vous n’avez plus de perspective d’avenir », a dit à IRIN Bimbo Osobe, qui a perdu sa maison dans Badia Est en 2013. 
Deux ans plus tard, Mme Osobe dit qu’elle n’a toujours pas les moyens de s’offrir un autre logement permanent.

Bon nombre des habitants de Badia Est risquent de connaitre un sort identique, car la majorité d’entre eux travaillaient à leur compte, vivant du petit commerce ou gérant leurs activités dans une cabane installée dans le bidonville.

Lorsque les bulldozers sont arrivés, ils ont perdu leur logement et leur moyen de subsistance. 

« C’est trop dur », a dit Kemi Ogunyemi, une mère de quatre enfants qui a perdu son logement et son commerce. « Le restaurant grâce auquel je gagnais ma vie a été démoli. Je n’ai plus rien pour nourrir ma famille maintenant ».

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