L’insécurité en Libye oblige les travailleurs humanitaires à partir

L’aggravation de la situation sécuritaire en Libye a provoqué l’exode des travailleurs humanitaires et la suspension des programmes de développement. Des dizaines de milliers de personnes déplacées et vulnérables dépendent désormais d’une poignée de réseaux d’aide, gérés en grande partie par des bénévoles.

Au cours des dernières semaines, des heurts entre les milices ont fait fuir des milliers de familles dans les villes de Tripoli et de Benghazi. Certaines factions de ces groupes armés ont pris le contrôle de l’aéroport international de la capitale, ainsi que d’une base militaire à Benghazi, et ont incendié un immense dépôt de stockage d’hydrocarbures.

Cette dernière explosion de violence fait suite aux élections fortement contestées de juin et, si certaines mesures ont été prises afin de mettre en place un nouveau parlement, les autorités peinent encore à rétablir l’ordre public, ce qui fait craindre l’imminence d’une guerre civile dans le pays.

Mais, à mesure que les besoins augmentent, les capacités d’intervention s’amenuisent. Dans certains cas, les organisations internationales n’exercent plus leurs activités, mais la majorité d’entre elles le font depuis la Tunisie voisine, par l’intermédiaire de partenaires locaux.

Nombre de personnes prises en charge

Avant les récents troubles, la Libye connaissait déjà deux situations problématiques. D’une part, elle doit faire face à l’arrivée d’une vague de migrants pour qui ce pays d’Afrique du Nord constitue un point de passage vers l’Europe. D’autre part, elle doit déjà prendre en charge plus de 50 000 personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) depuis le renversement de l’ancien dirigeant Mouammar Kadhafi en 2011, auquel l’OTAN a participé. La nouvelle flambée de violence a touché près de 500 000 familles ; au moins 9 000 ont été déplacées, d’après l’International Medical Corps (IMC).

La plupart des ambassades occidentales et des entreprises internationales ont rapatrié la quasi-totalité de leur personnel. Un certain nombre d’employés a dû être évacué par bateau, car l’aéroport de Tripoli n’était pas accessible. Les organisations humanitaires et les agences des Nations Unies ont pris des dispositions similaires. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Médecins Sans Frontières (MSF) et le Conseil danois pour les réfugiés (DRC) comptent parmi les grandes organisations humanitaires qui ont suspendu leurs actions sur le terrain, temporairement ou définitivement.

« La plupart des organisations ont quitté la Libye à cause de la situation sécuritaire », a expliqué Muftah Etwilb, représentant régional de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) en Afrique du Nord. « Le Croissant-Rouge libyen (CRL) est vraiment l’un des rares acteurs encore présents sur place, ainsi qu’une poignée d’ONG [organisations non gouvernementales] nationales. »

« Les bénévoles du CRL accomplissent un travail extraordinaire dans un contexte pourtant difficile et éprouvant, mais ils vont avoir besoin d’aide à un moment donné », a-t-il dit. Il a ajouté que des évaluations de la situation étaient en cours et qu’un éventuel déploiement de membres de la fédération depuis la Tunisie était actuellement envisagé.

Le retrait du CICR fait suite à l’assassinat de l’un de ses employés, Michael Greub, un Suisse de 42 ans, qui a été abattu par un groupe d’hommes armés lors d’une attaque ciblée alors qu’il sortait d’une réunion dans la ville de Sirte, à l’est de Tripoli. Les bureaux de l’organisation à Misrata et Benghazi avaient également été visés par le passé.

Manque de fonds

Apparemment, d’autres structures locales ne sont malheureusement pas bien préparées. L’Agence libyenne de secours et d’aide humanitaire (LibAid) avait été créée par les services du premier ministre après la chute du régime de Kadhafi, afin de diriger l’intervention humanitaire. Or, le personnel de l’organisation a expliqué que le manque de fonds limitait grandement ses opérations.
« Nous ne recevons aucun budget [des pouvoirs publics] depuis un an et demi […] C’est aujourd’hui indispensable. Les PDIP ne reçoivent aucun soutien de LibAid […] pas de rations alimentaires ni d’aide d’aucune sorte depuis au moins six mois », a déclaré à IRIN le secrétaire général de l’organisation, Khaled Ben-Ali.

Il a déclaré que les capacités d’intervention de LibAid étaient « proches de zéro » pour faire face à une augmentation des besoins. Il a expliqué avoir réclamé des fonds aux autorités des « centaines » de fois, mais pense que l’aide aux PDIP suscite peu d’intérêt. Il a affirmé avoir présenté sa démission, comme son conseil d’administration.

Épuisement des réserves

« Les combats se déroulent surtout dans le sud et l’ouest de Tripoli, mais toute la ville en subit les conséquences. Il y a une pénurie de carburant, un manque de liquidités dans les banques, de fréquentes coupures d’électricité, ainsi qu’une pénurie de pain », a déclaré depuis la Tunisie le chef de la délégation du CICR en Libye, Antoine Grand.

« Les médecins et les infirmiers, ainsi que les autres travailleurs du service public, ne peuvent pas se déplacer ni se rendre à leur travail, soit à cause de l’insécurité, soit parce qu’ils n’ont pas de carburant à mettre dans leur voiture […] et en plus de cela, certains membres du personnel médical sont partis », a-t-il ajouté.

Le personnel national a pris en charge une partie du travail du CICR, en partenariat avec les membres du CRL et avec le soutien à distance de la FICR et du CICR. Mais des missions spécifiques, telles que les visites aux détenus de longue durée, ont été interrompues.

« Le CICR a l’intention de revenir dans le pays avec une équipe internationale, mais tout dépend du niveau de sécurité », a indiqué M. Grand. « La situation est très chaotique et il est difficile de joindre nos partenaires. Ils ont du mal à se déplacer. Le simple fait de rester en contact avec notre propre personnel national est parfois compliqué. »

Retrait du personnel des Nations Unies

La Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL) a commencé à rapatrier son personnel début juillet et, même si elle a déclaré dans un premier temps qu’elle conserverait une équipe de base afin de poursuivre ses opérations, elle a annoncé le 14 juillet que l’ensemble du personnel devait quitter le pays à cause des « conditions de sécurité existantes ».

Les organismes des Nations Unies ont également transféré l’essentiel de leurs équipes en Tunisie, même s’ils continuent à maintenir une présence limitée en Libye par l’intermédiaire de leur personnel local et des partenaires chargés de la mise en oeuvre.

« Malgré nos capacités limitées à fournir une aide immédiate, le HCR [Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés] travaille avec plusieurs ONG, telles que l’International Medical Corps, pour répondre aux besoins des réfugiés, des demandeurs d’asile, des PDIP et d’éventuels demandeurs d’asile dans les centres de détention », a déclaré à IRIN Dalia Alachi, porte-parole du HCR dans la région.

« Bien entendu, à cause du retrait des organisations internationales, certaines populations parmi les plus exposées sont hors d’atteinte et ne reçoivent aucune aide »

Des équipes fournissaient des articles de secours et une aide médicale aux migrants qui étaient victimes d’accidents de bateau en essayant de quitter la Libye par voie maritime. Elles venaient également en aide aux personnes déplacées par les frappes de missiles et de roquettes dans certains quartiers de Tripoli touchés par les derniers combats, a expliqué Mme Alachi.

Ghassan Khalil, représentant spécial du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) en Libye, a déclaré que le personnel international avait été rapatrié, mais que les travailleurs nationaux étaient restés. Il espère que tous pourront bientôt revenir, lorsque la situation sécuritaire le permettra.

« La situation en Libye est préoccupante et nous continuons à demander au gouvernement libyen de protéger les civils, en particulier les femmes et les enfants, et de veiller à ce que les enfants ne soient pas impliqués dans le conflit armé », a-t-il dit. Il a ajouté que, si l’UNICEF ne menait pas d’action humanitaire directe en Libye, l’organisation s’investissait en revanche dans des programmes d’éducation, de protection et de renforcement des capacités au niveau social, conjointement avec les ministères du gouvernement.

Il a ajouté que de nombreux employés avaient déjà prévu de quitter le pays avant la fête de l’Aïd al-Fitr qui marque la fin du ramadan et qui est l’une des dates les plus importantes du calendrier musulman.

Situation record

Il reste si peu d’acteurs humanitaires dans le pays que ces derniers auront à réussir l’exploit de satisfaire les besoins croissants de la population via des projets gérés à distance.

Selon Heather Pagano, porte-parole de MSF en Libye, malgré la délocalisation en Tunisie des sept membres du personnel international de MSF à Tripoli en juillet et la suspension d’un programme de santé mentale, l’organisation continue à superviser les hôpitaux en Libye au cas où ils auraient besoin de fournitures d’urgence.

« Nous communiquons très bien avec notre équipe et nous pouvons coordonner les actions tout en étant ici. Du fait de la situation sécuritaire à Tripoli, marquée par des combats et des éclats de projectiles qui tombent au hasard, il est difficile de laisser les expatriés en Libye, ce qui est vraiment dommage parce que je pense que nous pourrions fonctionner plus efficacement si nous étions dans le pays », a déclaré depuis Tunis François de la Roche, directeur national de l’IMC en Libye.

« Bien entendu, à cause du retrait des organisations internationales, certaines populations parmi les plus exposées sont hors d’atteinte et ne reçoivent aucune aide », a déclaré à IRIN Christian Jacob Hansen, chef de l’unité du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) et directeur régional par intérim du DRC. Il a indiqué que, même avant la dernière escalade de la violence, les structures humanitaires étaient peu nombreuses sur le terrain et l’aide humanitaire était plutôt réservée aux initiatives de développement.

« Depuis quelques années, les donateurs internationaux sont plus enclins à financer une aide davantage axée sur le développement en Libye, et dans des situations comme celle de la Libye, il y a moins de moyens pour une intervention humanitaire rapide », a-t-il dit.

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