La traque des mercenaires libériens

Plus d’un an après la fin du conflit en Côte d’Ivoire, pays voisin du Libéria, le gouvernement s’est engagé à répondre de manière définitive aux plaintes de longue date de ses citoyens qui ont participé aux opérations militaires et ont été impliqués dans de graves violations des droits de l’homme de l’autre côté de sa frontière occidentale.

Le gouvernement de la présidente libérienne Ellen Johnson-Sirleaf a montré sa détermination à trouver une solution au problème des mercenaires sur le territoire libérien : il a envoyé des troupes des Forces armées du Libéria (Armed Forces of Liberia, AFL) dans le comté de Grand Gedeh à l’est du pays, a facilité l’extradition de miliciens ivoiriens présumés, a fermé temporairement sa frontière, s’est engagé à renforcer le contrôle des réfugiés ivoiriens et la coopération à la frontière.

Des détracteurs ont accusé les autorités libériennes d’avoir adapté leur politique de sécurité aux besoins de la Côte d'Ivoire, ravivant ainsi inutilement les anciennes blessures des guerres civiles libériennes (de 1989 à 1996 et de 1999 à 2003).

Thomas Nimely, l’ancien président du Mouvement pour la démocratie au Liberia (MODEL), un des principaux groupes rebelles engagés dans la lutte contre l’ancien président Charles Taylor et basé dans le comté de Grand Gedeh, a dit à « Voice of America » que : « Si la Côte d’Ivoire veut la paix, elle devrait s’occuper de sa paix », ajoutant que les Libériens qui habitent les régions frontalières ne devraient pas en pâtir. 

Changement de tactique face aux mercenaires 

Initialement, le Libéria semblait prendre à la légère un rapport accablant de l’organisation Human Rights Watch (HRW) publié le 6 juin, intitulé « Libéria : Des ennemis du gouvernement ivoirien ont mené des attaques et préparent de nouveaux raids ».

Accusé par HRW « de pratiquer la politique de l’autruche face au flot de criminels de guerre ayant franchi la frontière libérienne à la fin de la crise ivoirienne », le gouvernement a laissé entendre que le rapport avait largement surestimé l’ampleur de l’implication du Libéria. 

Cette position a évolué lorsque des miliciens non identifiés repérés près de Taï, dans le sud-ouest de la Côte d'Ivoire, ont tué sept Casques bleus nigériens et au moins 10 civils le 8 juin, mettant ainsi en lumière les problèmes de sécurité.

Coopération avec Abidjan dans le domaine de la sécurité 

De hauts responsables libériens ont rencontré leurs homologues ivoiriens, des représentants de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL) et de l’Opération des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) à l’occasion d’une conférence organisée dans la capitale commerciale ivoirienne, Abidjan, le 13 juin. La conférence s’est conclue par la publication d’un communiqué commun proposant de stabiliser les territoires des deux côtés de la frontière ; d’améliorer les échanges d’informations ; de durcir les procédures d’extradition et de multiplier les échanges avec les dirigeants communautaires. 

Le lendemain, le ministre de l’Information du Libéria, Lewis Brown, a demandé à 10 « personnes d’intérêt » de se rendre aux autorités, laissant entendre qu’elles avaient été impliquées dans des activités mercenaires. 

Le Libéria a honoré son engagement de tenir l’audience d’extradition de 41 citoyens ivoiriens à Zwedru, la capitale du comté de Grand Gedeh, et a assuré leur transfert en Côte d'Ivoire le 23 juin. Le gouvernement libérien aurait également suspendu l’exploitation d’alluvions aurifères dans le comté de Grand Gedeh, activité à laquelle d’anciens combattants libériens appartenant à diverses factions participent activement. 

Poussé à agir 

Le problème des mercenaires est depuis longtemps une source d’embarras pour le gouvernement libérien. La présidente Johnson-Sirleaf a régulièrement mis en garde les Libériens contre une implication dans la crise post-électorale qui a secoué la Côte d'Ivoire. 

Le Libéria a été félicité pour les efforts qu’il a déployés pour répondre à l’afflux de quelque 200 000 réfugiés ivoiriens, mais le pays a également dû faire face à des accusations de négligence et d’incompétence pour n’avoir pas réussi à prévenir l’arrivée régulière de combattants aguerris sur le territoire ivoirien. 

Les arrestations de masse très médiatisées ont parfois été suivies de la libération discrète des personnes placées en détention. 

Une frontière incontrôlable

En dépit de la présence et du soutien actif de la MINUL, les autorités libériennes ont des difficultés à surveiller sa frontière de 700 km avec la Côte d’Ivoire, une frontière perméable et qui traverse une forêt dense. Les points de contrôle disséminés dans la région et les contrôles frontaliers sont moins nombreux que les dizaines de points de passage informels. 

La coopération transfrontalière et ethnolinguistique reste étroite, particulièrement entre les Yacouba ivoiriens et les Gio libériens dans le comté de Nimba au Libéria, et les Guéré ivoiriens et les Krahn libériens du comté de Grand Gedeh. 


Photo: UN Photo/Erin Siegal
La présidente Ellen Johnson-Sirleaf indique que le gouvernement s’attaque aux mercenaires présumés (photo d’archive)

Les agences d’aide humanitaire et les réfugiés confirment que la forte affinité entre les communautés hôtes et les arrivants a été essentielle à l’installation des réfugiés ivoiriens, particulièrement dans le comté de Nimba. Mais la relation entre les Krahn et les Guéré a été fréquemment citée dans les rapports portant sur le recrutement des mercenaires et les alliances entre les forces ivoiriennes toujours fidèles au président déchu Laurent Gbagbo et aux combattants libériens. 

Libériens en fuite

Selon le Groupe d’experts des Nations Unies sur le Libéria, au moins 300 Libériens, pour la plupart originaires du comté de Nimba, ont combattu aux côtés des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) afin de soutenir l’actuel président ivoirien Alassane Ouattara. 

Mais d’autres Libériens, et notamment des Krahn, se sont alliés aux Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) qui se battaient pour l’ancien président Laurent Gbagbo, et ont été particulièrement actifs dans l’ouest de la Côte d'Ivoire, où les milices pro-Gbagbo ont depuis longtemps établi des relations avec les combattants libériens. 

Dans un rapport soumis au Conseil de sécurité des Nations Unies en novembre 2011, le Groupe d’experts des Nations Unies sur le Libéria a consigné non seulement l’implication directe des combattants libériens dans quelques-unes des pires atrocités commises au cours des dernières étapes de la crise ivoirienne, mais
 aussi leur fuite désordonnée du territoire ivoirien à la suite du renversement de M. Gbagbo. Le rapport a exposé l’incapacité du système judiciaire et de sécurité à trouver, juger et emprisonner les combattants.

L’organisation HRW a salué l’engagement du Libéria à résoudre le problème des mercenaires. Matt Wells, un chercheur de HRW pour l’Afrique de l’Ouest, a noté que : « Le gouvernement libérien a pris des mesures importantes, indiquant clairement que les auteurs des attaques dévastatrices contre des résidents à la frontière ivoirienne et les responsables de la mort de sept Casques bleus des Nations Unies seront condamnés pour leurs actes ». Mais ils ont également émis des réserves sur le rôle de l’AFL, l’armée nationale rétablie, qui dispose de commandants chevronnés, mais d’un personnel inexpérimenté. 

Conséquences négatives pour les Krahn ? 

Les Krahn constituent le groupe ethnique majoritaire dans le comté de Grand Gedeh. L’ancien président Samuel Doe est né à Tuzon, à environ 10 km de Zwedru. Pendant ses dix années au pouvoir (1980 à 1990), les Krahn occupaient des positions dominantes au sein du gouvernement et des Forces armées du Libéria (AFL). Plus tard, alors que la lutte visant à renverser Charles Taylor s’intensifiait, les rebelles du Mouvement pour la démocratie au Libéria (MODEL) se sont largement appuyés sur les Krahn dans l’est du Libéria tout en bénéficiant du soutien de la Côte d'Ivoire. 

Le MODEL a été dissolu, mais ses anciens hauts responsables figuraient sur la liste des 10 mercenaires présumés « recherchés » par le gouvernement, qui inclue Isaac Sayou Chebgo (également connu sous le nom de « Bob Marley »), Amos Cheyee, Bobby Sharpee et Nehzee Barway. 

L’ancien chef du MODEL, Thomas Yaya Nimely, qui était le ministre des Affaires étrangères du gouvernement de transition de Gyude Bryant au Libéria, a mis en garde contre le harcèlement de l’ancien personnel du MODEL par l’État, soutenant que sa propre ferme située dans le comté de Grand Gedeh a été placée sous la surveillance d’agents de sécurité à plusieurs reprises. Dans une interview récemment accordée à la station de radio « Voice of America » (VOA), M. Nimely a confirmé que le gouvernement l’avait invité à Monrovia, la capitale du Libéria, pour évoquer la situation dans sa région d’origine dans l’est du Libéria, tout en laissant entendre que l’approche du gouvernement avait été maladroite. 

Les parlementaires du comté de Grand Gedeh ont exprimé les mêmes critiques que M. Nimely et ont à leur tour été réprimandés par les ministres nationaux et une partie des médias qui les ont accusés d’avoir fait de l’ethnicité un problème. Mais Alex Chersia Grant, qui représente le troisième district du comté de Grand Gedeh situé à la frontière ivoirienne, a dit que le gouvernement avait commis une erreur en publiant sa liste « des personnes recherchées ». « Huit des 10 personnes figurant sur cette liste sont des habitants du comté de Grand Gedeh », a dit M. Grant à IRIN. « Je connais certains d’entre eux personnellement. Un homme qui s’est rendu aux autorités vivait dans les environs de Monrovia, il avait des difficultés à joindre les deux bouts ».

M. Grant a dit qu’il n’y avait pas encore de preuves concrètes de l’implication de Libériens dans les récentes violences qui ont affecté l’ouest de la Côte d'Ivoire, notamment les meurtres survenus près de Taï. Il a mis l’accent sur les difficultés engendrées par les répercussions du conflit ivoirien, les dangers de la circulation d’informations erronées et la nécessité pour les responsables gouvernementaux d’organiser davantage de consultations avant d’agir. « Cette situation [opérations des milices des deux côtés de la frontière] nécessite la conduite d’une enquête appropriée avant d’entreprendre une action », a dit M. Grant. 

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Le député a indiqué qu’il avait reçu de nombreux appels téléphoniques de la part d’électeurs du comté de Grand Gedeh qui s’inquiétaient du déploiement de troupes par le gouvernement. Tout en reconnaissant que les tensions semblaient s’être apaisées, M. Grant a exhorté les Forces armées du Libéria à faire preuve de prudence, laissant entendre que le déploiement de soldats armés éveillerait l’hostilité de populations encore marquées par le souvenir des conflits passés. « Certains de nos dirigeants politiques ont la mémoire courte », a prévenu M. Grant. « Nous devrions faire attention à répondre aux petits problèmes pour qu’ils n’en deviennent pas des gros ». 

Les mêmes griefs ont été exprimés par la diaspora, et notamment par l’organisation « Grand Gedeh Association in the Americas » (GGAA). Dans une déclaration publiée le 22 juin, ses membres ont fortement remis en cause la liste des dix « personnes les plus recherchées », indiquant, « Nous nous inquiétons des manœuvres d’intimidation des forces de sécurité et des fonctionnaires excessivement zélés à l’encontre des citoyens pacifiques du comté de Grand Gedeh qui, dans la forme et dans le fond, visent à instiller la peur et l’appréhension parmi la population ». 

Parmi les inquiétudes soulevées par M. Grant et d’autres personnes, figurait la crainte de voir le Libéria s’aligner avec M. Ouattara, le président de la Côte d'Ivoire, alors que bon nombre d’habitants de l’ouest de la Côte d'Ivoire, et notamment des membres de la communauté des Guéré, sont habités par les souvenirs amers des atrocités qui auraient été commises par les FRCI (Forces républicaines de Côte d'Ivoire) à la fin du conflit ivoirien. Interviewé par l’hebdomadaire L'Express, le haut commandant des FRCI, Losséni Fofana, a rejeté la responsabilité de l’attaque perpétrée près de Taï sur les Libériens, ajoutant que ses soldats devraient être autorisés à franchir la frontière avec le Libéria pour poursuivre leurs opérations, « mais nous attendons que les responsables politiques prennent une décision ». 

Mats Utas, professeur agrégé en anthropologie culturelle au Nordic Africa Institute d’Uppsala en Suède, a effectué des recherches sur les structures de commandement chez les anciens combattants libériens et sur le rôle qu’ils ont joué dans le secteur de l’exploitation minière artisanale dans le comté de Grand Gedeh. S’exprimant quelques semaines avant les attaques de juin, M. Utas a noté que la présence de camps d’entraînement dans le comté de Grand Gedeh était « hautement improbable », et que les attaques transfrontalières, si elles font partie d’une réalité locale, étaient « extrêmement rares et … isolées ». 

Lors d’un entretien téléphonique accordé aux journalistes d’IRIN, M. Utas a indiqué qu’il était important de faire la différence entre les opérations de petite envergure conduites par les Libériens et les attaques plus importantes menées sur le territoire ivoirien. Il a mis en garde contre l’éventualité d’un traitement plus dur des réfugiés ivoiriens par les forces de sécurité libériennes, mais a également mis l’accent sur le risque pour l’armée d’éveiller l’hostilité d’une partie de la population libérienne. « Les habitants du comté de Grand Gedeh ont déjà le sentiment d’avoir été abandonnés, ils pensent que la situation n’a pas été correctement gérée par Monrovia, et cela ne vas pas arranger les choses ». 

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