L’exode des Tchadiens de RCA

Environ 20 000 civils tchadiens ont fui les violences qui secouent la République centrafricaine (RCA) depuis plusieurs semaines. On s’attend en outre à ce que de nombreuses autres personnes se joignent à l’exode, qui met à rude épreuve la capacité humanitaire au Tchad, un pays dans lequel nombre de ceux qui fuient n’ont jamais vécu.

« Ceux d’entre nous qui sont nés ici sont Centrafricains, mais nous sommes traités comme des étrangers. Nous ne connaissons pas le Tchad, mais nous devons nous y réfugier pour assurer notre propre protection », a dit Awa Rabilou, qui fait partie des milliers de personnes qui campent depuis deux semaines à l’extérieur de l’ambassade tchadienne à Bangui en attendant d’obtenir une place dans un camion à destination du Tchad.

« Nos maisons ont été incendiées. Nous sommes partis en apportant seulement les vêtements que nous avions sur nous. Ils nous ont même lancé des grenades. Ce sont des gens qui ont rejoint les anti-balaka qui ont fait cela. Si nous restons dans notre quartier, ils nous tueront », a ajouté M. Rabilou.

« Anti-balaka », un terme qu’on peut traduire par « à l’épreuve des machettes », est le nom générique des milices formées pour s’opposer aux rebelles de la Séléka qui ont renversé, en mars 2013, le président François Bozizé. L’alliance de la Séléka, aujourd’hui officiellement dissoute, était dépourvue de toute structure de commandement efficace, et les violences commises par ses membres à l’encontre de civils se sont poursuivies dans de nombreuses régions du pays.

« Nous sommes des Centrafricains et nous avons des droits dans ce pays, mais tous les musulmans sont maintenant considérés comme des étrangers », a dit M. Rabilou. « Nous avons donc décidé de partir et de nous installer au Tchad. Nous reviendrons peut-être un jour si Dieu le veut. »

La plupart des combattants de la Séléka étaient musulmans et nombre d’entre eux étaient des mercenaires originaires du Tchad ou du Soudan.

Près d’un million d’habitants de la RCA ont fui leur maison pour échapper à une vague d’attaques et de meurtres commis par des chrétiens contre des musulmans et inversement. La majeure partie des 4,5 millions d’habitants sont chrétiens et nombre d’entre eux croient que les musulmans, en particulier les Tchadiens, sont associés aux anciens rebelles de la Séléka ou en ont eux-mêmes fait partie.

Selon l’ambassadeur tchadien à Bangui, le général Cherif Mahmat Dawsa, les milices anti-balaka auraient tué huit soldats tchadiens appartenant à une force régionale déployée en RCA. Quelque 57 civils tchadiens auraient été tués et des dizaines d’autres auraient disparu, a-t-il ajouté.

« Ces gens souhaitent aller là où il n’y a pas de problème. Nous amenons nos femmes et nos enfants au Tchad parce que c’est dangereux ici. Nous ne savons pas d’où viendront nos attaquants. Nous voulons seulement protéger nos familles », a dit Salif Ahmat, qui faisait partie de ceux qui attendaient à l’extérieur de l’ambassade tchadienne.

Près de là se trouvait Hadja Rame Higa, une femme qui a dit être née « il y a une centaine d’années » dans le nord de la RCA.

« Je viens de Bouca [à 450 km au nord de Bangui]. Ils ont mis le feu à ma maison, dans laquelle se trouvaient toutes mes affaires. Ils ont tué mes deux fils ; l’un était le chef local, l’autre un commerçant. Ils ont tous deux été tués. Ma maison a été complètement détruite ; je n’ai rien pu prendre avec moi. J’ai fui Bouca pour me rendre à Bangui et je dois maintenant fuir Bangui pour le Tchad », a-t-elle dit à IRIN.

Évacuations

Le 22 décembre, le gouvernement tchadien a établi un pont aérien et un corridor humanitaire entre Bangui et N’Djamena.

Depuis, il a organisé 52 transferts aériens qui ont permis l’évacuation de 9 648 personnes et trois convois routiers qui ont transporté 9 000 personnes supplémentaires. (Des citoyens du Cameroun, du Mali, du Nigeria et du Sénégal ont aussi été évacués.)

À la fin décembre, le ministre des Affaires étrangères tchadien, Moussa Mahamat Faki, s’est rendu à Bangui et a lancé un appel public au peuple de la RCA. « Les Tchadiens ne sont pas vos ennemis et ne le seront jamais. Ne vous laissez pas influencer par des politiciens ratés qui veulent vous plonger dans une aventure extrêmement périlleuse. »

L’ex-président Bozizé, pour sa part, a nié entretenir des liens ou exercer un contrôle sur les forces anti-balaka.

Dans un discours télévisé diffusé la veille du jour de l’An, l’homme qui l’a renversé, Michel Djotodia, a condamné « toutes les formes de xénophobie et, dans le même temps, les retours de grande envergure de ressortissants étrangers qui résidaient depuis longtemps en RCA dans leur pays d’origine respectif. Parce que notre pays est et demeurera un lieu de refuge et d’hospitalité pour tous ceux qui aiment la paix. »

L’exode aura des conséquences majeures pour la RCA et le Tchad. Les secteurs centrafricains du commerce et de l’élevage reposent en effet sur les ressortissants tchadiens, camerounais et nigérians.

Selon Richard Pouambi, directeur de cabinet au ministère centrafricain de la Communication, le pays risque d’être confronté à des problèmes économiques importants dans un futur rapproché.

« Ce sont les commerçants qui partent, ce sont les contribuables, et sans eux l’État aura du mal à remplir ses coffres. Des milliards de francs [des centaines de milliers de dollars] sont dépensés chaque jour à KM5 », a-t-il dit, faisant référence au plus grand marché de Bangui.

Déjà, les réserves de certaines denrées alimentaires s’épuisent et les spéculateurs commencent à racheter tous les produits essentiels. Les prix de la plupart des produits augmentent et les fonctionnaires n’ont pas perçu leur salaire depuis trois mois.

Au Tchad

Pendant ce temps, le nombre de personnes qui entrent au Tchad « augmente très rapidement ; le chiffre le plus récent, en date du 8 janvier, est de 19 000 », a dit à IRIN Qasim Sufi, chef de mission de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) au Tchad. M. Sufi a ajouté que le nombre total de dossiers pourrait se révéler cinq fois plus élevé.

Le chiffre actuel inclut 200 enfants non accompagnés, a-t-il précisé.

Après leur enregistrement par le gouvernement, les nouveaux arrivants sont amenés dans des centres de transit situés dans la capitale ou près de la frontière de la RCA, où ils peuvent obtenir des soins de santé, des vivres et un soutien psychosocial lorsque cela est nécessaire.

Après quelques jours, les migrants sont amenés dans leur communauté d’origine. L’OIM prévoit de contribuer à la réintégration économique et d’apaiser les tensions avec les communautés hôtes, comme elle l’a fait avec les 150 000 migrants tchadiens qui sont rentrés de Libye entre 2011 et 2013.

« Il faut cependant trouver une approche différente pour répondre aux besoins de ceux qui ont quitté le pays il y a longtemps ou qui sont nés en RCA. L’OIM… travaille actuellement en collaboration avec le gouvernement tchadien dans le but d’élaborer une stratégie claire pour cette population », a indiqué M. Sufi, dans un courriel.

Les Tchadiens qui vivent en RCA envoient beaucoup d’argent aux membres de leur famille restés au Tchad et, pour cette raison, « cette crise migratoire aura un impact plus important sur la situation économique du pays que la crise en Libye. Là-bas, la plupart des migrants travaillaient dans des secteurs à faible revenu, notamment comme chauffeurs, agriculteurs, gardes, etc. », a ajouté M. Sufi.

« Étant donné le nombre estimé de migrants tchadiens en RCA (plus de 100 000), il s’agit d’un défi d’envergure tant pour le gouvernement que pour la communauté humanitaire qui tente de satisfaire leurs besoins », a-t-il ajouté.

« Pour cette raison, l’OIM, en tant qu’agence de migration qui intervient en première ligne, vient tout juste de lancer un appel de fonds (17,4 millions de dollars) pour tenter de répondre à leurs besoins immédiats, incluant leur évacuation vitale de la RCA et leur transfert vers leur lieu d’origine respectif. »

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