La diminution de l’aide pourrait menacer une paix fragile

Neuf mois après la fin des combats en Côte d’Ivoire, au moins 15 000 personnes déplacées vivent toujours dans des camps, une grande partie des 500 000 rapatriés ont besoin d’une aide alimentaire, les fondations de la réconciliation nationale n’ont pas encore été posées dans de nombreuses régions de l’ouest du pays et les travailleurs humanitaires craignent que le financement se tarisse, menaçant du même coup une paix fragile.

« Je ne veux pas que le monde continue de tourner et qu’on dise que tout va bien en Côte d’Ivoire », a dit Catherine Bragg, sous-secrétaire générale aux affaires humanitaires et coordonnatrice adjointe des secours d’urgence au Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA), le 17 janvier, à Duékoué, à 400 kilomètres au nord-ouest d’Abidjan.

Mme Bragg a conclu mercredi une visite de trois jours en Côte d’Ivoire. Elle s’est notamment rendue au camp de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays (PDIP) de Nahibly, à Duékoué, qui accueille 4 557 personnes.

« Il y a encore des déplacés qui n’ont pas accès à l’eau et à l’électricité et qui dépendent de l’aide alimentaire », a-t-elle ajouté.

Des milliers de rapatriés qui ont raté la saison des plantations dépendent également de l’aide alimentaire pour leur survie, et il y a peu de chance qu’ils puissent planter cette année. La plupart n’ont pas pu retourner dans leurs champs parce que d’autres personnes s’en sont emparées lorsqu’ils ont été contraints de partir.

Le 16 janvier, Mme Bragg a lancé un appel consolidé pour la Côte d’Ivoire à Abidjan. Les agences des Nations Unies cherchent à récolter plus de 173 millions de dollars pour couvrir les besoins de plus de trois millions de personnes jusqu’à la fin décembre 2012.

« Si ces personnes ne reçoivent pas d’aide humanitaire, les tensions qui règnent actuellement pourraient dégénérer de nouveau », a dit à IRIN Max Hadorn, qui dirige les opérations de l’OCHA en Côte d’Ivoire.

Afin de lancer ce que l’OCHA a décrit comme une « réponse humanitaire vitale », le Fonds central d’intervention d’urgence (CERF) vient d’allouer huit millions de dollars à des projets qui pourraient permettre de sauver des vies dans le pays.

Les agriculteurs commencent généralement à préparer les champs en février pour pouvoir planter en mars. « S’ils ne plantent pas, ils demeureront dépendants de l’aide humanitaire pendant le reste de l’année », a-t-il ajouté.

Pénuries d’hébergement

« Nous sommes ici parce que nous avons nulle part où aller », a dit Juliette Tehe, qui vit dans le camp de déplacés de Nahibly depuis le printemps dernier. Elle vient de Niambly, un village situé à six kilomètres à l’est de Duékoué.

En mars 2011, son village a été incendié lors d’affrontements entre les forces gouvernementales et antigouvernementales. Au moins 1 000 foyers ont été partiellement ou totalement détruits, et des effets personnels calcinés sont éparpillés un peu partout dans le village.

Neil Brighton, du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), la principale agence qui s’occupe de trouver des abris pour les personnes déplacées, a dit qu’au moins 18 000 foyers avaient été détruits dans l’ouest du pays et que les fonds disponibles permettraient seulement d’en rebâtir 4 000. Quatre cents d’entre eux ont été complétés jusqu’à présent.

« Les besoins sont énormes et, pour l’instant, seules trois agences sur quatre sont en train de construire », a-t-il dit.

Mme Tehe, qui n’est toujours pas rentrée chez elle, a dit que même si elle avait un toit, la présence de Dozos (des chasseurs traditionnels à l’aspect redoutable) dans son village pourrait dissuader sa famille d’y retourner. « Il y a des gens avec des armes dans les environs et l’accès aux champs est bloqué », a-t-elle dit.

« Ce sont nos champs qui nous préoccupent »

Selon un groupe de femmes de Zeaglo, un village situé au nord-ouest de Guiglo, dans le Moyen-Cavally, des membres de leur groupe ethnique ont été menacés par des Dozos alors qu’ils cherchaient à retourner sur leurs fermes. L’une des habitantes du village, Marceline Dodien, cultivait auparavant du manioc, du cacao et des bananes, mais elle est maintenant désœuvrée parce que ses champs ont été saisis pendant les trois mois qu’a duré son absence, au cours desquels elle a vécu dans la forêt.

Les femmes de ce groupe appartiennent à l’ethnie Guéré, qui a accordé son soutien en masse au président déchu Laurent Gbagbo en 2011. Les tensions foncières avec d’autres groupes ethniques existaient déjà avant la crise de 2011. Alice Tiemoko, une agricultrice, estime toutefois qu’il y a eu des améliorations au niveau politique.

« Nous sommes unis maintenant. Nous pensons beaucoup de bien du président [actuel]. Ce sont nos champs qui nous préoccupent », a-t-elle dit.

Obstacles à la réconciliation

Alors que de nombreux Ivoiriens ont exprimé leur volonté de se réconcilier, les femmes [de Zeaglo] ont dit que les fondations pour la réconciliation nationale n’avaient toujours pas été jetées dans leur village.

« Si nos besoins essentiels étaient comblés, peut-être, mais nos cœurs sont toujours remplis de colère. Nous voulons récupérer ce qu’on nous a pris », a dit Irene Gueï.

Les femmes accusent des « étrangers » de s’être emparés de leurs terres, mais nombre de ces « étrangers » sont venus vivre dans la région il y a plusieurs dizaines d’années ou plusieurs générations, et revendiquent également leur droit à la terre.

Mme Tiemoko a dit à IRIN que les différents groupes ethniques qui vivent à Zeaglo s’entendent bien lorsqu’ils sont au village. « On rigole ensemble. On s’entend bien ici, mais à l’extérieur c’est différent », a-t-elle dit.

Mme Bragg a salué le retour de plus d’un demi-million de personnes au cours des neuf derniers mois, un témoignage, selon elle, de l’amélioration de la sécurité, du dénouement de la crise et du soutien de la communauté internationale, et un hommage au travail acharné de la communauté internationale. Elle a cependant ajouté : « Des besoins considérables demeurent et nécessitent des ressources considérables pour faire face aux problèmes persistants ».

Elle a réitéré son appel aux donateurs afin d'assurer la continuité des actions humanitaires tout au long de l'année 2012, ajoutant que l’aide aux plus vulnérables demeurait « une priorité absolue », en particulier dans les régions de l’ouest et du sud-ouest du pays.

« Des besoins importants subsistent dans de nombreux domaines tels que la protection des civils, la restauration des moyens de subsistance, la fourniture d'abris, l'accès aux services de base et le retour volontaire et la réintégration des personnes déplacées et des réfugiés », a-t-elle dit à la fin de sa visite le 18 janvier. « Un retrait prématuré des acteurs humanitaires pourrait avoir pour conséquence une aggravation de la situation ».

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