Un nouvel espoir pour les enfants de Bouaké

Assis sous la paillote érigée dans la cour du centre pédiatrique Ariel Glaser à Bouaké, en Côte d’Ivoire, des enfants de tous âges jouent avec l’animatrice pendant que d’autres mangent le repas préparé par la cuisinière du centre, sous l’oeil des mamans ou parentes qui les accompagnent.

Inauguré en août 2007, cet espace, géré par le Centre de solidarité et d’action sociale (CSAS), qui fait de la prise en charge du VIH/SIDA à Bouaké, dans le centre du pays, a été mis en place pour répondre à un besoin croissant.

« Dès les débuts du [CSAS, en 1995], notre première préoccupation était les enfants, on entendait les patients [séropositifs] dire ‘‘mon enfant ne va pas à l’école, il est malade’’ », a expliqué Penda Touré, directrice du centre. « On perdait beaucoup d’enfants [séropositifs] parce qu’on pouvait seulement soigner les infections opportunistes [liées au VIH] ».

En 2000, le Centre hospitalier universitaire de Yopougon, un immense quartier populaire de la capitale économique ivoirienne Abidjan, située à quelque 300 kilomètres au sud de Bouaké, a ouvert un service spécialisé dans la prise en charge des enfants séropositifs, y compris aux antirétroviraux (ARV) pédiatriques.

« Pour les parents qui pouvaient, on essayait de les envoyer à Abidjan, mais c’était quatre, cinq enfants seulement », a dit Mme Touré.

De plus en plus d’enfants venaient se faire dépister au centre de Bouaké, avec les adultes, a-t-elle raconté. « Quand les enfants avaient des épisodes de maladie, on proposait à leurs parents de les faire dépister, mais on avait peur aussi de susciter le test et de ne rien pouvoir faire ensuite. Voir partir son enfant, c’est horrible ».

Peu à peu, le centre a pu trouver des financements pour lancer des projets destinés aux enfants, et en 2007, grâce au financement de la Fondation Elizabeth Glaser pour le sida pédiatrique, le centre pour enfants a ouvert ses portes.

L’impact de la crise

Aujourd’hui, le centre pédiatrique suit une cohorte d’environ 200 enfants, infectés ou affectés par le VIH, dont 80 sont sous ARV. Les soins qui sont dispensés à ces enfants, quel que soit leur statut sérologique, sont entièrement gratuits jusqu’à 18 ans, un facteur qui compte énormément dans une ville durement éprouvée par des années de crise politique.

''...Quand les enfants avaient des épisodes de maladie, on proposait à leurs parents de les faire dépister, mais on avait peur aussi de susciter le test et de ne rien pouvoir faire ensuite. Voir partir son enfant, c’est horrible ...''

« Quand le test de dépistage de l’enfant est positif, la première inquiétude des mamans est de savoir comment soigner l’enfant et combien ça coûte. La question du coût revient tout le temps », a noté Mah Awa Lohoua Cissé, conseillère psychologique et sociale du centre.

Une inquiétude due à la paupérisation des populations de Bouaké, deuxième ville du pays devenue fief de l’ex-rébellion des Forces nouvelles après le lancement de l’insurrection armée en 2002, qui a coupé le pays en deux : de nombreuses entreprises ont fermé leurs portes, des habitants sont partis et l’emploi se fait rare.

« Certains enfants ont perdu leurs parents, à cause de la crise et du VIH, ils sont traumatisés », a dit Mme Lohoua Cissé. « Pour d’autres, les mères n’ont pas les moyens de payer des soins, elles essayent de monter des petites activités [génératrices de revenus] mais même quand elles y arrivent, ça ne marche pas ».

C’est le cas de Jacqueline*, mère de quatre enfants et actuellement enceinte du cinquième. Avant la crise, elle allait chercher des légumes dans les villages alentours de Bouaké pour les revendre en ville. « Pendant la crise, on ne pouvait pas se déplacer, je ne pouvais plus faire mon commerce, alors j’ai utilisé l’argent qui restait pour manger. Aujourd’hui, je n’ai plus rien, même plus de quoi remonter une petite activité ».

Jacqueline, qui a découvert sa séropositivité après la naissance de son plus jeune fils aujourd’hui âgé de quatre ans, vient régulièrement au centre pédiatrique avec son dernier, dépisté négatif. Elle ne survit que grâce aux dons et au soutien du centre, depuis que sa soeur, chez qui elle vivait depuis la mort de son premier mari, a décidé de ne plus l’aider en apprenant sa nouvelle grossesse.

Le dénuement dans lequel se débattent les familles touchées par la crise et le VIH a aussi des conséquences sur le niveau de scolarisation des enfants.

« Avec tous les partenaires, on avait réussi à atteindre presque 100 pour cent de scolarisation avant la crise, mais aujourd’hui, on est à environ 50 pour cent », a dit Mme Touré. « On dit que l’école est gratuite, mais dans la réalité ce n’est pas le cas, les parents sont souvent [sollicités]. On essaye d’apporter une contribution, mais ce n’est pas toujours possible ».

Pour les plus petits

La pauvreté, ajoutée à la stigmatisation, font que de nombreux parents renoncent à faire soigner leur enfant, comme en témoigne le nombre important de femmes enceintes perdues de vue dans le cadre des programmes de prévention de la transmission du virus de la mère à l’enfant (PTME), a noté le docteur Victorine Dilolo, administratrice chargée du VIH/SIDA pour l’UNICEF (le Fonds des Nations Unies pour l’enfance) à Bouaké.

« Lorsque les femmes enceintes font leur test, on leur donne un numéro d’anonymat qui prouve qu’elles ont fait leur test, mais le résultat n’est pas inscrit, donc si la mère ne le dit pas à la sage-femme, on ne peut pas la suivre », a-t-elle dit.

Un manque de suivi d’autant plus regrettable que le taux de mortalité des nourrissons dû au VIH est élevé entre zéro et cinq mois, a constaté le docteur Dilolo, alors qu’il est possible de « rattraper » l’enfant s’il est pris assez tôt. L’UNICEF soutient le centre pédiatrique Ariel Glaser et l’organisation Health Alliance international, qui propose des services complets de PTME à Bouaké, pour tenter de réduire les taux de mortalité dus au VIH.

Ces services de PTME se heurtent cependant à des obstacles, notamment le manque de personnels soignants, dont une grande partie s’est réfugiée dans la moitié sud du pays, sous contrôle gouvernemental, pendant la crise. Selon des statistiques collectées par les Nations Unies, sur les 254 sages-femmes qui travaillaient dans la zone centre, nord et est du pays avant la crise, seules 165 étaient en poste fin 2007.

''...Je voudrais être libre comme l’oiseau, n’avoir de secrets pour personne, être fort pour combattre cette vilaine maladie sida...''

D’autre part, la question des tests de suivi biologique, à la fois des enfants et des adultes pose problème, les possibilités à Bouaké étant extrêmement réduites. Dans le cas des tests dits PCR, qui permettent de déterminer le statut sérologique du nourrisson dès l’âge de six semaines –contre 15 à 18 mois pour les tests classiques-, ils ne peuvent être faits qu’à Abidjan, mais les prélèvements doivent parvenir au laboratoire dans un délai maximum de six heures après avoir été effectués, ce qui rend l’opération coûteuse et complexe.

Enfin, de nombreuses femmes renoncent à venir accoucher en structure médicalisée en raison du coût. Pour les aider malgré tout à protéger leur enfant à naître, certaines femmes enceintes identifiées positives au VIH, qui acceptent de participer au programme PTME mais accouchent hors des structures médicalisées, se voient remettre un sirop pédiatrique antirétroviral. Ce dernier, administré au nouveau-né dans les heures qui suivent sa naissance, permet de limiter le risque de transmission du virus.

Des enfants heureux de venir

Les conséquences du renoncement des parents à faire suivre leur enfant est que lorsqu’ils viennent, leur état de santé est préoccupant, a noté le docteur Paule Soro Ouattara, pédiatre du centre. « Les parents les amènent lorsqu’ils sont déjà malades », a-t-elle dit, soulignant néanmoins que les enfants souffrant de malnutrition sévère étaient rares.

Pour encourager les parents à venir faire suivre leurs enfants, le centre pédiatrique mise sur la convivialité et les services « en plus », comme l’animation ludique et l’offre d’un repas, ce qui permet également de « fidéliser les patients en mettant l’accent sur les enfants », a expliqué Mme Touré.

Une stratégie payante puisque des enfants demandent à venir, a affirmé Oumou Meite, l’animatrice du centre pédiatrique.

« Au début, il y avait une petite fille qui venait, elle avait du mal à parler, elle ne souriait pas, maintenant elle est heureuse de venir, c’est mon plus beau cadeau », a-t-elle dit.

Au centre, les enfants peuvent exprimer leurs craintes, leurs espoirs, et ils se sentent libre d’évoquer leur infection quand ils en sont informés, contrairement à ce qu’ils vivent à l’extérieur. Mme Meite a consigné ces voeux dans un cahier du souvenir, dans lequel chaque enfant possède une page.

« Je voudrais être libre comme l’oiseau, n’avoir de secrets pour personne, être fort pour combattre cette vilaine maladie sida », dit l’un d’entre eux, âgé de 13 ans. « La paix, je veux la paix, pour pouvoir être un papa et une maman demain », dit un autre, âgé de cinq ans.

* Un nom d’emprunt

ail/