Parler de sexe n’est pas impossible

En discréditant l’opinion, admise de longue date, selon laquelle il serait impossible d’aborder le thème du sexe en Somalie, de nouvelles recherches, menées dans ce pays conservateur, ont permis d’ouvrir la voie à une meilleure compréhension des schémas comportementaux relatifs au sexe et à la possibilité d’élaborer des stratégies de prévention mieux adaptées.

« Ce n’est pas tellement le "quoi" du message, mais plutôt le "comment" », a estimé Adrienne Testa, chercheuse responsable de l’étude publiée dernièrement par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). « Le choix des chercheurs est essentiel : dans le contexte somalien, nous avons découvert que les femmes qui connaissaient bien la communauté se débrouillaient très bien ; les hommes trouvaient acceptable de se confier aux chercheuses et parlaient ouvertement de leurs comportements à risque ».

Les trois divisions géographiques de la Somalie (la République autodéclarée du Somaliland dans le nord-ouest, la région autonome autodéclarée du Puntland dans le nord-est et la Somalie du centre-sud) affichent un taux de prévalence moyen du VIH de 0,9 pour cent, selon l’ONUSIDA. D’après des données récentes, néanmoins, les infections par le VIH se multiplient dans les points chauds, telle Berbera, ville portuaire de la Mer Rouge, située dans le nord ouest.

L’étude de l’OIM a été menée en collaboration avec les Commissions de lutte contre le sida du Somaliland, du Puntland et du centre-sud de la Somalie pour le compte de l’ONUSIDA, et financée par le Fonds mondial pour la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme et la Banque mondiale.

A ce jour, l’instabilité politique chronique et les idées reçues selon lesquelles les barrières culturelles et religieuses seraient insurmontables ont empêché que des recherches en profondeur soient menées au sujet des comportements relatifs aux prises de risques sexuels et à la prévalence du VIH en Somalie.

Dans le cadre de l’étude de l’OIM, les chercheurs ont interrogé des travailleurs du sexe et leurs clients, des personnes vivant avec le VIH, des immigrants, des déplacés internes, des camionneurs et des pêcheurs. Ils ont également parlé à des représentants du gouvernement, à des pharmaciens, à des vendeurs de thé et de khat (un stimulant léger couramment consommé sous forme de chique dans la Corne de l’Afrique), et à leurs clients.

Leurs conclusions reposent sur les réponses obtenues lors d’entretiens individuels en profondeur avec les participants et, pour la première fois dans le contexte somalien, sur les journaux intimes des travailleurs du sexe, dans lesquels 13 travailleurs du sexe (11 femmes et deux hommes) ont consigné les détails relatifs à chacun de leurs clients sur une période de 28 jours. Les journaux intimes contenaient des informations sur l’utilisation du préservatif, le nombre de visites effectuées par un même client et la profession du client.

« Ces journaux intimes étaient expérimentaux et ont montré qu’il était possible, même si c’est difficile d’un point de vue logistique, d’obtenir des informations détaillées et utiles sur le comportement sexuel des travailleurs du sexe et de leurs clients », a indiqué Mme Testa.

Des prises de risques fréquentes

La plupart des travailleurs du sexe ont déclaré avoir commencé à se livrer au commerce du sexe après le décès d’un parent, pour échapper à la violence domestique ou aux disputes avec leurs beaux-parents. Un grand nombre de travailleuses du sexe étaient séparées de leur mari ou veuves.

En Somalie, les travailleurs du sexe et leurs clients sont rares à utiliser systématiquement le préservatif, et leur perception des risques liés au VIH est souvent peu développée. « En général, les hommes ne veulent pas utiliser de préservatifs : ils sont synonymes de relations sexuelles illicites, telles que les relations sexuelles extraconjugales, le sexe avant le mariage ou le sexe contre de l’argent », a indiqué Mme Testa.

Certains travailleurs du sexe étaient également réticents à utiliser le préservatif. « Je suis sceptique sur ça [l’utilisation des préservatifs] et je crois que ça peut causer des maladies », avait confié un travailleur du sexe aux chercheurs. « Ce sont eux [les clients] qui veulent les utiliser [les préservatifs], et avant, j’acceptais, mais moi, je n’aime pas en utiliser. Je ne pense pas courir de risque [de contracter le VIH] Je n’ai pas de relations avec des personnes infectées et je ne me suis jamais piqué ».

Souvent, les travailleuses du sexe somaliennes n’utilisent pas de préservatifs car leurs partenaires s’y opposent, parce qu’elles souhaitaient tomber enceintes ou parce qu’elles ont peur, ce faisant, de contracter le VIH. En Ethiopie, en revanche, les travailleurs du sexe sont généralement mieux informés et plus susceptibles d’utiliser des préservatifs, mais ils n’en disposent pas toujours, ont-ils expliqué, ou bien ceux-ci sont trop coûteux.

En Somalie, il peut aussi être difficile d’obtenir des préservatifs. Les pharmacies n’en ont pas toujours en réserve, et bon nombre de celles qui en ont refusent d’en vendre aux femmes. Lorsqu’il y en a, ceux-ci peuvent coûter jusque deux dollars américains, contre 0,25 dollar en Ethiopie voisine et 0,15 dollar au Kenya. Or, les travailleurs du sexe somaliens vendent leur corps pour à peine 0,50 dollar, ont-ils rapporté ; dès lors, l’achat de préservatifs réduit considérablement leurs revenus.

Toujours selon les conclusions de l’étude, les femmes déplacées internes, les immigrants clandestins et les enfants des rues sont particulièrement vulnérables à l’exploitation sexuelle et au VIH, car ils ont souvent recours au « sexe pour la survie » pour gagner leur vie ; certaines femmes acceptent notamment de donner leur corps en échange de quelques vivres, de quelques produits pour leurs enfants ou d’un peu de khat.

Les personnes vivant avec le VIH ont également révélé aux chercheurs qu’ils se trouvaient confrontés à de graves problèmes de discrimination : certains sont notamment contraints de partir s’installer ailleurs chaque fois que les communautés locales découvrent leur statut sérologique.

Et maintenant ?

Selon Mme Testa, les informations révélées par l’OIM démontrent qu’il faut trouver d’urgence des méthodes subtiles visant à faire participer les groupes de population à risques à la lutte contre le VIH. L’OIM et ses partenaires se lancent à présent dans une enquête biocomportementale ambitieuse qui permettra de déterminer la prévalence du VIH et comprendra une étude des comportements sexuels à bien plus grande échelle, chez les groupes de population à risques.

« Nous tentons de déterminer où auront lieu les 1 000 prochaines infections, afin que les programmes de prévention puissent être ciblés », a expliqué Greg Irving, responsable de programmes VIH-Afrique de l’Est à l’OIM.

Les conclusions de l’étude serviront de fondement au nouveau cadre stratégique national défini par la Somalie pour la lutte contre le VIH/SIDA. Selon Leo Kenny, coordinateur national de l’ONUSIDA, ce nouveau cadre stratégique permettra de passer à une intervention plus ciblée sur les populations les plus à risques, tels les travailleurs du sexe ou les camionneurs, qui peuvent jouer le rôle d’agents de transmission du virus à l’ensemble de la population et pourraient bien être les moteurs de l’épidémie en Somalie.

L’étude biocomportementale sera menée à plusieurs reprises au fil du temps, de façon à évaluer les tendances et le succès des programmes de lutte contre le VIH.

kr/ks/he/nh/ads