« Si vous êtes vraiment malade, soit vous mourez, soit vous allez à Freetown »

Quand les patients venus consulter le docteur Dominic Weellah souffrent d’affections plus compliquées qu’une simple diarrhée ou que le paludisme, celui-ci se contente souvent de leur donner un placebo avant de les renvoyer chez eux. « Que puis-je faire d’autre ? », dit-il, en haussant les épaules. « Les gens doivent trouver leurs propres solutions ».

Au cabinet du docteur Weellah, situé dans le centre reculé de la Sierra Leone, les murs sont jalonnés de trous béants pour toute fenêtre, et le toit rouillé s’est presque effondré. Le cabinet ne contient pas d’équipement chirurgical et l’armoire à pharmacie est presque vide.

Le docteur doit soigner une communauté de plus de 10 000 personnes et le centre de santé publique qui se trouve 17 kilomètres plus loin – une distance à parcourir le long des chemins de terre – n’est guère mieux équipé.

« Si vous êtes vraiment malade, soit vous mourez, soit vous allez à Freetown [plus de 200 kilomètres à l’ouest] », a-t-il expliqué. « Et même là-bas, en admettant que les patients y arrivent, les infrastructures sont loin d’être mirobolantes ».

En effet, les centres hospitaliers visités par le correspondant d’IRIN à Freetown opèrent dans des conditions choquantes. Au premier étage du centre de santé maternelle Princess Christian, l’eau courante ne fonctionne qu’une heure par jour, en moyenne, selon le personnel de l’hôpital – généralement, en plein milieu de la nuit.

« On court tous partout pour remplir autant de seaux que possible avant que les robinets ne se tarissent de nouveau », a expliqué sœur Rugiatu Kanu, en montrant les récipients en plastique alignés le long des murs du service de chirurgie de l’hôpital.

Une fois que l’eau est épuisée, le personnel de l’hôpital s’en passe ou envoie les familles des patients remplir d’autres seaux.

« Nous ne disposons pas des outils les plus élémentaires dont nous avons besoin pour faire notre travail », a estimé sœur Hannah Mansaray, infirmière et sage-femme. « Nous ne pouvons même pas mesurer la pression artérielle ».

Lorsqu’une intervention chirurgicale, quelle qu’elle soit, est pratiquée, les patients doivent fournir leur gaze, leurs bandages et leur équipement de stérilisation, a-t-elle indiqué.

A l’hôpital, l’hémorragie est la principale cause de décès, selon sœur Mansaray, pourtant la maternité Princess Christian ne dispose pas d’une banque de sang digne de ce nom.

Les dons effectués ne sont que des « dons de remplacement », selon Philip Kamara, chargé de veiller sur un petit réfrigérateur qui ne contenait que du sang de type O+, le jour où le correspondant d’IRIN s’est rendu sur place.

« Si les patients ont besoin de sang d’un autre groupe, ils doivent venir avec une personne capable d’en fournir », a expliqué M. Kamara.


Photo: Manoocher Deghati/IRIN
Un enfant dort sur le sol d'une clinique de la région de Sierra Rutile, à 250 kilomètres de Freetown, la capitale

Souvenirs du passé

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Les registres indiquent que dans les années 1970, des dizaines de milliers de personnes avaient recours au système de santé chaque année. Les centres sierra-léonais de formation chirurgicale étaient d’ailleurs réputés pour être parmi les meilleurs du continent.

Aujourd’hui, après la guerre civile qui a dévasté le pays entre 1991 et 2002, l’espérance de vie moyenne est de 41 ans.
 
En 2007, la Sierra Leone est passée de l’avant-dernière à la dernière place à l’indice de développement humain publié chaque année par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD).

Ni les médecins, ni les administrateurs du ministère de la Santé, ni les responsables des Nations Unies n’ont pu indiquer dans quelle mesure le gouvernement était engagé en faveur de la santé.

« Même si le budget est publié, ce n’est que sur le papier, ce n’est pas ce que nous obtenons réellement – parfois, nous n’obtenons rien », a affirmé le docteur Peter Smart, médecin à la maternité Princess Christian.

La corruption représente une bonne partie du problème. Un rapport, publié en 2007 par l’Unité de réforme du service public, indiquait notamment que des salaires étaient versés à 162 travailleurs « fantômes » (des travailleurs fictifs) dans les branches provinciales des ministères de la Santé et de l’Agriculture.

Recouvrement des coûts

Le recouvrement des coûts mis en place par le gouvernement pour financer le système de santé est un obstacle de plus qui empêche les populations d’avoir recours aux soins de santé, selon les médecins et les experts.

« Le paiement des soins de santé est un fardeau considérable pour les ménages ; cela dissuade [les populations] de se faire soigner et les expose à un vrai risque de devenir encore plus pauvres », selon l’organisation non-gouvernementale Médecins sans Frontières (MSF), spécialisée dans la santé.

En Sierra Leone, selon une enquête réalisée par MSF en 2006, seule une personne sur trois a recours au système de santé en cas de maladie.

A la maternité Princess Christian, un morceau de papier déchiré, collé au mur devant le service de chirurgie, porte l’inscription suivante : « Avis aux patients : 15 000 leones (cinq dollars) – opération bénigne ; 45 000 leones (15 dollars) – opération capitale ».

Ces frais sont faramineux, compte tenu du fait que le salaire minimum est de 41 000 leones (14 dollars) par mois et que bon nombre de personnes gagnent encore moins.

En théorie, les personnes qui ne sont véritablement pas en mesure de financer leurs propres soins de santé sont couvertes par un système d’exemption, mais MSF a rapporté en 2006 que ce « système ne fonctionne pas et les plus pauvres risquent toujours d’être exclus ».


Photo: Manoocher Deghati/IRIN
Des patients attendent leur traitement dans les couloirs d'un hôpital de Freetown, la capitale sierra léonaise

Pourtant, le docteur Ibrahim Thorlie, chef du service d’obstétrique de l’hôpital Princess Christian de Freetown, a expliqué à IRIN qu’il ne pouvait s’opposer au système de recouvrement des coûts.

Un gouvernement aussi désargenté et fragile que celui de la Sierra Leone ne pourrait jamais tenir sa promesse s’il s’engageait à assurer la gratuité des soins pour tous, a-t-il estimé.

« Les gens savent apparemment trouver de quoi financer des mariages, des obsèques et des célébrations, mais pas leur santé », a-t-il noté.

Qui fera le travail ?

Et quand bien même l’on disposerait de fonds pour reconstruire les infrastructures sanitaires, il resterait un autre problème : le manque de travailleurs de la santé.

Selon les estimations des Nations Unies, le pays compte seulement 65 médecins qualifiés pour soigner une population de cinq millions de personnes, dont la plupart habitent les régions rurales.

« A quoi bon avoir davantage de médicaments s’il n’y a personne pour les administrer ? », s’est interrogé le docteur Thorlie. « Est-ce que les patients vont se soigner tout seuls ? ».

Avec l’aide du ministère de la Santé, le Fonds des Nations Unies pour la population, UNFPA, teste actuellement l’efficacité de diverses mesures d’encouragement, destinées à fidéliser le personnel, a expliqué le docteur Thorlie.

L’isolement d’un grand nombre de centres de santé, le manque de logements adéquats et les milieux de travail comptent parmi les facteurs dissuasifs, selon Barnabas Yiba, représentant de l’UNFPA.

« L’eau, l’électricité, les facteurs environnementaux, les transports et les moyens de communication doivent fonctionner pour attirer les travailleurs de la santé qualifiés », a estimé M. Yiba.

En effet, lorsque de nouveaux travailleurs sont formés, ils ont tendance à partir pour rejoindre les rangs des organisations humanitaires, ou pour s’installer dans d’autres pays de la sous-région, qui disposent de meilleures infrastructures et où les salaires sont plus avantageux.

« Tant de formations sont dispensées ici, sans qu’il en résulte grand-chose [pour le pays] », a déploré le docteur Jarrie Kabba, responsable de programme à l’UNFPA. « Certains restent dans le système, mais l’environnement est tellement dysfonctionnel que bon nombre d’entre eux perdent les compétences qu’ils ont acquises, étant donné qu’ils n’ont pas l’occasion de pratiquer ».

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