Pourquoi le problème des `talibés’ n’est pas près d’être résolu

Devant l’entrée de cette maison de Grand Yoff, un quartier populaire de Dakar, la capitale sénégalaise, sont alignés des boîtes de conserve vides utilisés pour la mendicité. A l’intérieur de cette demeure, un `marabout’ [maître coranique] et 10 garçons louent deux chambres infestées de moustiques.

Les garçons dorment, ensemble, sur le sol en béton. Chaque matin, ils se lèvent, reprennent leurs boîtes de conserve vides et partent mendier dans la ville pour avoir un petit déjeuner.

Ces jeunes garçons sont des `talibés’ ou disciples d’un `marabout’. Ils ont été confiés par leurs familles à ce maître coranique pour qu’il leur enseigne le Coran. Mais leur `marabout’ – comme bien d’autres personnes qui ont la charge de quelque 10 000 enfants à Dakar – n’a pas les moyens de subvenir à leurs besoins.

Alors chaque jour, des milliers de `talibés’ passent des heures à parcourir les rues de la ville à la recherche d’une pitance et à demander l’aumône pour réunir la somme d’argent exigée quotidiennement par leurs `marabouts’ s’ils veulent éviter les châtiments corporels, ont confié à IRIN des enfants talibés.

Souvent vêtus de haillons, pieds nus et sales, ces enfants se déplacent seuls ou en bande. Bon nombre d’entre eux n’apprennent jamais le Coran et il est très rare qu’ils aient un niveau d’instruction suffisant pour trouver un emploi lorsqu’ils deviennent adultes, ont indiqué des responsables d’organisations non-gouvernementales (ONG).

Malgré l’action des ONG et des agences gouvernementales pour résoudre le problème des talibés, ce phénomène social va continuer et pourrait même s’amplifier, selon certaines organisations humanitaires comme Samu Social Sénégal.

Pour des experts d’ONG et du gouvernement, leurs actions pour résoudre ce problème se heurtent à trois obstacles de taille : la persistance de la pauvreté, la réponse inappropriée du gouvernement et le pouvoir des `marabouts’ dans la société sénégalaise.

Les `marabouts’ sont consultés pour des affaires d’ordre familial, financier, professionnel et même pour des consignes de vote, a expliqué à IRIN l’Imam Mamadou Ndiaye, directeur de l’enseignement à l’institut islamique de Dakar. Leur influence s’exerce à tous les niveaux de la société.

Enjeux financiers

D’après les témoignages des nombreux enfants interrogés, les `marabouts’ exigent de leurs `talibés’ qu’ils leur rapportent chaque jour un minimum de 350 francs CFA (0,77 dollar). Cela représente une somme considérable dans un pays où plus de la moitié de la population vit avec moins de deux dollars par jour.

« Les enjeux économiques sont énormes », a expliqué Isabelle de Guillebon, directrice de Samu Social Sénégal, une des nombreuses ONG travaillant avec les enfants des rues au Sénégal.

« Les gens gagnent plus d’argent en exploitant la mendicité [des enfants] qu’en travaillant », a indiqué Mouhamed Chérif Diop, coordinateur de programmes à Tostan, une ONG qui s’occupe entre autres de la réintégration des `talibés’ dans leurs familles d’origine.

Un gouvernement hésitant

En 2005, le gouvernement avait fait voter des lois plus sévères pour lutter contre la mendicité, ainsi que des peines plus lourdes contre la maltraitance des enfants. Mais ce qui manque, ont indiqué de nombreux représentants d’ONG, c’est une réglementation nationale des écoles coraniques.

Selon Mouhamed Chérif Diop de l’ONG Tostan, tant que le gouvernement ne réglementera pas les milliers d’écoles coraniques informelles pour éviter que n’importe qui puisse ouvrir un `daara’ [école coranique], le problème ne sera pas résolu.

Le gouvernement ouvre actuellement des ‘daaras modernes’ dans lesquels les enfants ne sortent pas mendier. Mais « il y a beaucoup de discours et très peu d’actes », a indiqué Isabelle de Guillebon, pointant du doigt l’absence d’application de la loi contre la mendicité comme faisant partie du problème.

Certains fonctionnaires n’hésitent pas à affirmer que si le phénomène des `talibés’ persiste, c’est à cause des élus politiciens qui ne sont pas décidés à résoudre le problème.

« L’Etat ne veut pas s’engager à résoudre le problème parce qu’il touche à la religion », a expliqué Amadou Camara, responsable des programmes d’enseignement non conventionnel au ministère de la Solidarité. « Dans chaque grande ville, il y a un chef religieux dont les disciples occupent des postes importants au sein de l’administration sociale ».

Pour certains représentants du gouvernement, il faut aider les `marabouts’ à avoir une activité génératrice de revenus pour qu’ils n’aient pas besoin d’envoyer leurs disciples mendier dans les rues.

Des solutions incomplètes

Le ministère de la Solidarité dispose d’un budget lui permettant de financer chaque année une centaine de `daaras’ pour que les `marabouts’ dépendent moins de la mendicité pour s’assurer des revenus, a expliqué M. Camara, ajoutant que certaines écoles coraniques peuvent bénéficier d’une subvention annuelle de 500 000 CFA (1 105 dollars).

Pour certaines ONG, ces subventions ne sont pas la solution au problème. « Elles cautionnent une situation anormale », a affirmé Mouhamed Chérif Diop de Tostan. Mais pour M. Camara, « ce serait encore pire si rien n’était proposé ».

Les ONG reconnaissent que leurs programmes sont trop insuffisants et mal coordonnés pour apporter une réelle solution à ce problème.

« Nous faisons [tout ce que nous pouvons] avec nos moyens limités », a déclaré Mme de Guillebon du Samu Social Sénégal, « mais les trois ou quatre enfants que nous rendons [à leurs familles] ne vont pas résoudre le problème des quelque 10 000 enfants mendiants de Dakar ».

Certaines ONG ont essayé d’inciter des `marabouts’ de Dakar à retourner dans leurs villages et à trouver d’autres sources de revenus. Avec l’aide du Fonds des Nations Unies pour l’enfance, UNICEF, l’ONG ENDA-GRAF a, par exemple, permis à un `marabout’, avec ses 47 `talibés,’ de retourner dans son village de Pout où il cultive désormais des légumes et ne contraint plus ses disciples à la mendicité.

Mais de telles « actions ne sont pas systématiques ou ne sont pas menées à grande échelle », a déploré Moustapha Diop, d’ENDA-GRAF. « Il faut une approche beaucoup plus globale ».

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