« Nous avons aussi le droit à la vie »

Une chose est claire dans l’esprit de Christian-Bernard et Clémentine Miangué : ce n’est pas parce qu’ils sont tous les deux séropositifs qu’ils devraient se cacher ou être privés de la joie de créer un foyer et d’élever des enfants, et ils comptent bien faire passer le message.

Le 28 mars 2005 à la mairie, puis dans une église, de Bangui, la capitale centrafricaine, Christian-Bernard, père célibataire d’une fille de 25 ans, a épousé Clémentine, maman d’un petit garçon de sept ans, en présence de leurs amis, parents, de représentants des autorités, diplomates et nombreux curieux.

Cette union médiatisée de deux personnes vivant avec le VIH a été perçue comme une étape importante franchie dans la lutte contre la stigmatisation liée au virus dans ce pays ravagé par des conflits civils à répétition, où le VIH/SIDA est toujours synonyme de honte et de mort.

« J’ai décidé de me marier, non pas pour fonder une famille mais plutôt pour avoir un foyer comme toute personne responsable », a-t-il expliqué à IRIN/PlusNews. « Nous [les personnes séropositives] avons aussi le droit à la vie ».

Et puis, a avoué Christian-Bernard, le mariage est aussi pour lui une manière « d’éviter d’avoir un jour l’esprit de vengeance en faisant du vagabondage sexuel ».

Lorsqu’il évoque les relations sexuelles à risque, cet homme de 38 ans sait de quoi il parle. Lui qui se destinait d’abord à la vie religieuse change d’avis en 1992 et décide de suivre une formation en comptabilité.

Diplômé en 1995, il est alors embauché dans une entreprise de Bangui, où « la folie de la jeunesse, une jeunesse inexpérimentée et inconsciente », va lui faire perdre la tête.

« Etant comptable, j’ai commencé très tôt à gérer beaucoup d’argent et j’avais également un bon salaire, cela m’a aveuglé et j’ai commencé à me livrer à une vie de débauche », a-t-il raconté. « Je changeais de partenaire [sexuelle] sans faire attention aux IST [infections sexuellement transmissibles] et pourtant le sida existait déjà. Et un jour, ce qui devait arriver arriva. »

Ne pas se renfermer et lutter


En 1996, Christian-Bernard tombe malade. Son médecin diagnostique une infection pulmonaire et lui prescrit un traitement de trois mois, qui ne l’empêche pas de faire une rechute et de frôler la mort. Il a alors un doute, et décide, de sa propre initiative, d’aller faire un test de dépistage du VIH.

Christian-Bernard reçoit l’annonce de sa séropositivité comme un coup de massue. Incrédule, il refait le test plusieurs fois : tous confirment son infection au VIH.

Par crainte d’être rejeté par ses collègues, Christian-Bernard décide de quitter volontairement son emploi. Pourtant, il reconnaît n'avoir jamais entendu parler d’aucune plainte concernant d’éventuels licenciements abusifs liés au statut sérologique d’un employé déposée auprès de la Justice centrafricaine.

« Franchement, je n’arrive pas à expliquer comment j’en suis arrivé là », a-t-il dit. « Je voulais éviter de faire l’objet de la curiosité de mes collègues, et pourtant, dès le départ j’ai eu un bon conseiller et un bon médecin pour mon suivi et ma prise en charge ».

Pour éviter de se renfermer et d’être seul, Christian-Bernard se tourne alors vers l’Association des personnes vivant avec le VIH, dont il deviendra plus tard le coordonnateur.

Ces années passées dans l’activisme de la lutte contre le sida, au gré des nombreuses infections opportunistes liées au VIH/SIDA qu’il doit combattre, vont lui permettre de découvrir la maladie à travers des séminaires, conférences et autres réunions.

C’est aussi dans le cadre de ses activités de lutte contre l’épidémie qu’un jour, il rencontre Clémentine, une femme séropositive âgée aujourd'hui de 35 ans et mère d’un petit garçon séronégatif, et en tombe amoureux.

Grâce à l’expertise en matière de VIH/SIDA qu’il a acquise au cours de toutes ces années, Christian-Bernard a peu à peu réalisé une chose importante : contrairement à ce que pensent encore nombre de ses compatriotes, on peut vivre avec le virus, et vivre bien. Alors pourquoi ne pourrait-on pas se marier ?

Aussitôt dit, aussi tôt fait, et malgré quelques appréhensions, les parents de Christian-Bernard, tous deux fonctionnaires de l’Education nationale qui ont soutenu leur fils dès l’annonce de sa séropositivité, de même que les parents de Clémentine, accordent leur bénédiction à cette union.

Des craintes et des espoirs

Cette initiative a poussé d’autres personnes séropositives à décider de sortir de l’anonymat, et à franchir le pas : d’autres couples se préparent aujourd’hui à célébrer leur mariage, avec néanmoins une angoisse récurrente.

« La grande crainte pour les malades atteints du VIH est que les médecins leur interdisent de faire des enfants », a expliqué Christian-Bernard.

Les avancées scientifiques en matière de traitement du VIH/SIDA ont permis de développer des programmes de prévention de la transmission du virus de la mère à l’enfant (PTME), qui, grâce à des cocktails d’antirétroviraux (ARV) administrés à la mère séropositive et au nouveau-né, permettent de réduire de manière significative le risque d’infection au VIH de l’enfant.

Mais fin 2005, à peine quatre pour cent des quelque 19 000 femmes enceintes séropositives recensées en RCA avaient accès à la PTME, selon les Nations Unies. En l’absence d’intervention, les experts estiment qu’entre 20 et 45 pour cent des enfants nés de mère séropositives risquent d’être infectés à leur tour.

Avec un taux de prévalence du VIH de 10,7 pour cent, la RCA est le pays le plus touché par l’épidémie en Afrique centrale, et le dixième au monde, selon les Nations Unies.

En 2003, le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme a accordé à la RCA une subvention de 25 millions de dollars sur cinq ans pour lutter contre le VIH/SIDA, devenant ainsi le plus gros bailleur de fonds de la lutte dans ce pays qui figure parmi les plus pauvres de la planète.

Environ 49 000 personnes ont besoin d’ARV, d’après les Nations Unies, mais, toutes sources confondues, seules 3 850 en reçoivent actuellement, selon les statistiques nationales.

Pour intensifier leur action dans le domaine de la lutte, Christian-Bernard et Clémentine, qui sont tous deux sous ARV depuis deux ans, ont chacun créé leur association. Clémentine préside celle des femmes vivant avec le VIH et son mari la Communauté centrafricaine des personnes vivant avec le VIH et les affectés, les deux étant membres du Recapev, le Réseau centrafricain des personnes vivant avec le VIH, dont Christian-Bernard est aussi le président.

Ils ne manquent pas de chevaux de bataille : soutien nutritionnel pour les personnes vivant avec le VIH, défense des veuves du sida spoliées de leurs biens en dépit d’une loi votée récemment censée les protéger, ou encore amélioration de la prise en charge des patients infectés.

Des combats qu’ils entreprennent avec énergie, car au final, l’amour de la vie est le moteur du couple Miangué.

« Nous espérons toujours que notre système immunitaire [affaibli par le virus] se développe, pour nous permettre de vivre aussi longtemps que possible », a résumé Christian-Bernard.

ggs/ail