La campagne de lutte contre le sida en crise ?

L’Ouganda a souvent été cité en exemple dans la lutte contre le sida, mais le dernier rapport des Nations unies sur l’épidémie mondiale, qui a révélé une hausse du taux de prévalence dans ce pays de l’Afrique de l’Est, a suscité des interrogations sur l’engagement du gouvernement dans la lutte contre l’épidémie.

Selon le rapport sur l’épidémie mondiale en 2006 du Programme commun des Nations Unies sur le sida (Onusida), le taux de prévalence du VIH/SIDA en Ouganda a augmenté en 2005 et atteint aujourd’hui les 6,7 pour cent.

Alors que ses pays voisins préféraient pratiquer la politique de l’autruche devant la menace grandissante du sida, le Président Yoweri Museveni s’est résolument engagé à combattre l’épidémie dès son arrivée au pouvoir dans les années 90.

Ainsi, grâce à une telle détermination de la part du gouvernement, le taux de prévalence du VIH/SIDA qui dépassait les 20 pour cent dans les années 90 a fortement chuté pour s’établir à 6,4 pour cent en 2000.

Dernièrement, le ministère de la Santé a été entraîné dans une spirale infernale.

En effet, des préservatifs défectueux ont été importés en 2004, puis le pays a été frappé par une pénurie de préservatifs, et enfin des médicaments antirétroviraux (ARV) d’une valeur estimée à 500 000 dollars américains périmés n’ont pu être distribués aux patients séropositifs en septembre 2006 – une faute «inexcusable» aux yeux des activistes, qui ont rappelé que les Ougandais continuaient de mourir de maladies liées au sida.

Bien que l’Ouganda soit parvenu à proposer des traitements ARV à un plus grand nombre de patients qu’initialement prévu, ces bons résultats ont été entachés par des scandales de corruption. En effet, des millions de dollars versés par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme ont été détournés par le gouvernement ougandais.

En août 2005, le Fonds mondial avait temporairement gelé les subventions accordées à l’Ouganda, d’un montant de 367 millions de dollars, à cause d’une «mauvaise gestion» des fonds. Puis, en novembre 2005, la sanction a été levée, le gouvernement s’étant engagé à contrôler la manière dont les subventions étaient gérées.

En 2006, le Président Yoweri Museveni a mis en place une commission d’enquête, qui avait recommandé que des procédures judiciaires contre trois responsables du ministère de la Santé soient engagées pour faux témoignages, pertes financières et falsification de documents.

Bien que les trois responsables aient été expulsés du gouvernement, aucune charge n’a pour l’instant été retenue contre eux. Ainsi, les pays bailleurs de fonds exhortent le gouvernement à mener des actions «d’urgence» à l’encontre des personnes accusées de mauvaise gestion.

En outre, l’Ouganda ne figure pas parmi les pays bénéficiaires de la nouvelle série d’octroi de subvention pour la lutte contre le sida et le paludisme du Fonds mondial. En revanche, il recevra des financements pour combattre la tuberculose.

Alors que l’Ouganda s’est joint au reste du monde pour célébrer la Journée mondiale de lutte contre le sida, le 1er décembre dernier, des questions subsistent quant à la stratégie de lutte contre l’épidémie mise en place dans le pays et les activistes ont exhorté le gouvernement à reconnaître sa responsabilité dans le détournement des subventions allouées par le Fonds mondial.

«Cet argent a servi à financer des affaires politiques au lieu d’aider des gens, les responsables du gouvernement doivent expliquer ce qui s’est réellement produit», a affirmé le commandant Rubaramira Ruranga, retraité et directeur du Réseau national d’émancipation et de soutien pour les personnes vivant avec le VIH/SIDA.

Le docteur Stephen Malinga, le nouveau ministre de la Santé ougandais, a déclaré que le ministère mettrait en place un nouveau système de redistribution de fonds et qu’il veillerait avec «une extrême vigilance» à la manière dont l’argent des donateurs serait dépensé.

Selon lui, la hausse du taux de prévalence du VIH/SIDA est liée à la «complaisance» dont fait preuve la population ougandaise. Les traitements ARV étant de plus en plus disponibles en Ouganda et l’espérance de vie des patients séropositifs s’étant nettement prolongée, le sida n’est plus perçu comme une maladie mortelle.

«Certaines personnes croient, à tort, que les ARV permettent de guérir le sida», a-t-il ajouté.

Rubaramira Ruranga partage le point de vue de M. Malinga. «Les Ougandais font preuve d’une trop grande complaisance. Aujourd’hui, les gens se sentent moins vulnérables au VIH/SIDA qu’autrefois, si bien qu’ils en oublient les risques et nous connaissons les conséquences.»

De grandes disparités persistent entre les zones rurales et urbaines en matière d’accès aux services VIH/SIDA.

«Le gouvernement prétend que les traitements et les services sont disponibles sur l’ensemble du territoire, mais en réalité, en particulier dans les régions rurales, cela n’est pas vrai», a souligné Rubaramira Ruranga. «Des gens parcourent des kilomètres jusqu’à Kampala pour se procurer des médicaments. Ces déplacements sont onéreux, par conséquent certains ne peuvent continuer de se rendre jusqu’à la capitale.»

Stephen Malinga a reconnu l’existence de disparités entre les régions et a indiqué que son ministre prêterait davantage attention aux populations des zones rurales. «C’est notre champ de bataille», a-t-il affirmé.

Pour certains analystes, si la lutte contre le sida est en perte de vitesse en Ouganda, c’est en raison du changement de stratégie. En effet, le gouvernement semble délaisser la méthode ABC, qui prône l’abstinence, la fidélité et l’utilisation du préservatif, au profit d’une stratégie essentiellement fondée sur la promotion de l’abstinence. Cette dernière approche reçoit le soutien de la première dame de l’Ouganda, Janet Museveni.

Alors que la stratégie ABC a permis à l’Ouganda de faire chuter son taux de prévalence du VIH/SIDA, le gouvernement s’est tourné vers la religion et a changé sa politique en faveur de l’abstinence et au détriment du préservatif.

Selon les analystes, l’Ouganda aurait opéré ce revirement de position afin de pouvoir bénéficier du Plan d’urgence du président Georges Bush pour lutter contre le sida (Pepfar). Le préservatif est de plus en plus condamné en Ouganda, car il inciterait les gens à la promiscuité sexuelle et à la permissivité.

Pour Beatrice Were, co-fondatrice de la Communauté nationale des femmes qui vivent avec le sida, et coordonnatrice de ActionAid International, si le taux de prévalence a augmenté c’est à cause «de la volonté politique qui s’est affaiblie … M. Museveni ne prend plus en compte les préoccupations des électeurs séropositifs et il a encouragé la stigmatisation en laissant la voie libre aux radicaux évangélistes.»

M. Ruranga est du même avis que Beatrice Were. «Lorsque la femme du président et d’autres personnalités dénigrent le préservatif, les gens les écoutent. Ils pensent que ce sont ces personnes là qui détiennent la vérité», a-t-il dit.

Le pasteur Martin Ssempa, qui organise régulièrement des rassemblements pour prôner l’abstinence auprès des étudiants de l’Université de Makerere, à Kampala, a indiqué que l’accent avait trop souvent été mis sur l’utilisation du préservatif.

«Nous ne sommes pas tenus de parler de C [le préservatif] lorsque nous parlons de A [l’abstinence] et de B [la fidélité]», a-t-il insisté.

Le gouvernement ougandais a toujours nié changer de stratégie de lutte contre le sida. Cependant, d’après les dernières chiffres sur l’épidémie avancés par l’Onusida, les Ougandais continuent à avoir des aventures sexuelles occasionnelles et ils sont moins nombreux à avoir des rapports protégés.

En effet, près des trois quarts des hommes âgés entre 15 et 24 ans ont eu des aventures occasionnelles au cours des 12 derniers mois et seulement la moitié des hommes et des femmes âgés entre 15 et 49 ont utilisé un préservatif lors de leur dernière aventure occasionnelle.

«Aujourd’hui, il faut mener des actions plus agressives, voilà ce qu’il faut modifier dans notre politique», a fait savoir le ministre Stephen Malinga. «Est-ce-que les préservatifs ont un rôle à jouer? Oui, aussi bien les préservatifs et que l’abstinence ont un rôle à jouer.»

Le docteur Bernard Etukoit, coordonnateur auprès de l’Organisation de soutien aux malades du sida (TASO), l’une des premières ONG ougandaises de lutte contre le sida, a expliqué que les personnes qui travaillaient sur le terrain avaient besoin d’une période de réflexion.

«Il faut réfléchir aux actions qui ont été menées, et il faut le faire maintenant. Nous devons revenir sur ce que nous avons fait et regarder ce qui a bien marché par le passé», a-t-il dit. «Nous devons revenir aux racines», a-t-il conclu.