Militer pour le dépistage du VIH dans le couple

Parce qu’elle veut éviter aux jeunes filles d’être, comme elle, infectées au VIH dans le cadre de leur couple, Clémentine milite pour convaincre les femmes de la nécessité de faire dépister au VIH les deux conjoints, afin aussi de protéger leurs futurs enfants.

Lorsque Clémentine, qui souhaite être appelée par son prénom seulement, se marie au début des années 90, elle ne sait pas que son jeune époux, avec qui elle vit en union libre depuis plusieurs années, est séropositif, qu’il le sait mais qu’il lui a caché.

C’est à l’occasion d’une hospitalisation de son époux qu’elle apprend la nouvelle. En cherchant dans les affaires de son mari les papiers d’identité que le médecin de l’hôpital lui a demandé, elle découvre le résultat de son test de dépistage, qui remonte à bien avant leur mariage.

«Quand je lui ai demandé pourquoi il avait caché son statut, il a répondu qu’il ne voulait pas me perdre», a raconté cette jeune Ivoirienne. «Il croyait que s’il me le disait, j’allais faire mes valises et rentrer chez mes parents».

Cet aveu du mari de Clémentine intervient un an après qu’elle lui ait appris qu’elle-même, ainsi que leur enfant, étaient infectés au VIH. Clémentine comprend alors pourquoi son mari n’avait pas vraiment réagi à l’annonce de ces résultats.

«En 1995, notre fils avait huit mois et il tombait régulièrement malade, les médecins l’ont fait dépister au VIH. Son test était positif, le mien aussi», a-t-elle dit.

Révoltée par les révélations tardives de son mari, Clémentine décide de porter l’affaire en justice et dépose une plainte contre lui. Des poursuites qu’elle abandonne peu après sur les conseils de son oncle. «Comme c’est un mariage, il n’est pas bon d’être trop stricte», a-t-elle simplement expliqué.

Sa révolte prend alors une autre forme. Elle n’a pas pu éviter son infection et celle de son enfant, mais elle peut peut-être éviter à d’autres femmes de vivre la même situation.

En 1998, Clémentine rejoint les rangs d’Amepouh (‘Nous vaincrons’, en langue guéré), l’une des plus anciennes associations de femmes séropositives en Côte d’Ivoire, et décide de témoigner publiquement à la télévision pour raconter son histoire.

«J’ai lancé un appel aux jeunes filles pour qu’elles exigent de leurs fiancés qu’ils se fassent dépister avant de se marier ou de commencer à vivre ensemble», a-t-elle expliqué.

Un témoignage qui, depuis, a été retransmis à plusieurs reprises, cette année encore sur la deuxième chaîne de télévision ivoirienne, et qui continue à susciter des réactions.

«De nombreuses personnes trouvaient que demander à un homme de se faire dépister avant le mariage, c’était trop», a résumé Clémentine. «Mais de plus en plus, on se rend compte que ce dépistage est nécessaire».

Trois ans avant de commencer un traitement ARV

Son adhésion à Amepouh a rendu à Clémentine une joie de vivre qui avait commencé à l’abandonner, a-t-elle affirmé. «J’ai rencontré 300 femmes avec qui on pouvait parler de nos problèmes, je ne me sentais plus seule».

C’est aussi grâce à l’association qu’elle a enfin pu commencer à prendre des antirétroviraux (ARV), ces médicaments qui améliorent la vie des personnes vivant avec le VIH.

Car auparavant, peu informée des possibilités de prise en charge des personnes vivant avec le virus et ne sachant pas vers qui se tourner, Clémentine ne recevait pas les soins que nécessitait son état. Pendant trois ans, s’est-elle souvenue, elle tombait tout le temps malade.

Non subventionné, le traitement ARV coûtait alors 300 dollars par mois en Côte d’Ivoire, où plus d’un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, selon les Nations unies.

La Côte d’Ivoire, coupée en deux depuis le début de la guerre civile il y a trois ans, figure parmi les pays les plus touchés par l’épidémie en Afrique de l’Ouest avec un taux de prévalence du VIH estimé à sept pour cent fin 2003.

Avec l’aide de son association, Clémentine a réussi à bénéficier de traitements subventionnés qui ont ramené le coût de ses médicaments à 20 dollars par mois, une somme que ses oncles, cousins, et tous les membres de sa famille lui procuraient en se cotisant.

Car Clémentine, qui terminait une formation de secrétaire de direction et s’apprêtait à rentrer dans la vie active lorsqu’elle a appris sa séropositivité, s’est retrouvée seule en 1997, suite au décès de son mari, pour assumer la charge de son fils.

«Si je suis en vie, c’est grâce à ma famille qui m’a toujours soutenue», a-t-elle souligné.

A ce soutien familial et associatif est venu s’ajouter l’appui financier versé par l’entreprise dans laquelle travaillait son mari. Tous les trimestres, Clémentine reçoit une pension de 140 dollars, qu’elle utilise pour acheter les médicaments contre les infections opportunistes, qui attaquent les organismes affaiblis par le virus du sida.

Un soutien qu’elle a accueilli avec d’autant plus de soulagement que sa belle-famille ne l’a pas aidée, a-t-elle noté. Son beau-frère lui a retiré la maison dans laquelle elle vivait avec son mari et leur enfant, la poussant à retourner chez sa mère.

«Ma mère a toujours veillé sur mon enfant pendant que j’étais malade», a-t-elle dit avec reconnaissance.

Protégez vos enfants du VIH, plaide Clémentine auprès des mères

Malgré tout cela, Clémentine éprouvait encore des difficultés à joindre les deux bouts. Même si le traitement ARV dont bénéficiait son fils était gratuit, les coûts liés à ses autres soins, à sa scolarité et à la nécessité de lui assurer une alimentation équilibrée pour aider son organisme à lutter contre l’infection étaient trop élevés pour ses revenus.

C’est à cette époque que Clémentine devient membre de Chigata, une organisation créée en 2001 avec le soutien du gouvernement américain et d’autres bailleurs de fonds pour prendre en charge les enfants séropositifs à Abidjan, la principale ville ivoirienne où réside Clémentine.

En voyant jour après jour son fils retrouver la santé, Clémentine se réjouit de sa décision. «Quand il avait deux ans, mon fils pesait seulement six kilos et il était tout le temps malade. Aujourd’hui, il a dix ans et il se porte bien».

Clémentine a alors décidé de prêter main forte à cette organisation dans sa prise en charge des enfants vivant avec le VIH. «Je me suis dit que je pouvais sauver d’autres enfants», a-t-elle expliqué.

Devenue assistante sociale, elle passe aujourd’hui une partie de ses nuits au centre de transit de Chigata où sont accueillis des enfants rejetés par leurs familles, ou dont les familles ne prennent pas soin.

«Deux enfants viennent d’arriver de Man [à l’ouest du pays], ils sont restés trois mois sans prendre leurs ARV parce que l’oncle avec lequel ils vivaient oubliait toujours de leur donner leurs médicaments», a dit tristement Clémentine.

Avec patience, Clémentine use de tous les stratagèmes pour faire prendre aux enfants leurs médicaments. «Je plonge les comprimés dans un verre de lait pour qu’ils les prennent», a-t-elle dit.

Car leur thérapie antirétrovirale, composée d’une dizaine de médicaments par jour en moyenne, est un traitement lourd que les enfants rechignent parfois à suivre mais qui doit être prise à heures fixes et ne peut être interrompu, sous peine de développer des résistances aux molécules et de compromettre leur efficacité.

Désormais, le message que Clémentine tente de faire passer auprès des femmes est double.

Au-delà de la nécessité de se faire dépister au VIH et d’amener son conjoint à effectuer la même démarche pour protéger le couple, a expliqué Clémentine, «j’incite toutes les femmes à se faire dépister dès qu’elles sont enceintes pour protéger leur enfant de l’infection au VIH».

Les programmes de prévention de la transmission du virus de la mère à l’enfant permettent de réduire considérablement le risque pour une femme séropositive d’infecter son bébé, a-t-elle rappelé.

«Si j’avais su à l’époque où j’étais enceinte, peut-être que mon enfant n’aurait pas été infecté», a-t-elle conclu.